Souvenirs de Camara Kaba 41 : enfant de troupe et poète-soldat

03 octobre 2017 12:12:34
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(1er octobre 1995 – 1er octobre 2017).

Nous pensons aujourd’hui à Camara Kaba 41, le poète-soldat, vingt-deux ans après sa mort à Conakry le dimanche 1er octobre 1995. L’homme repose au cimetière de Cameroun après des funérailles nationales qui ont vu la levée du corps à l’hôpital Ignace Deen, suivi d’un hommage militaire dans l’enceinte du camp Samory, puis la prière à la mosquée Fayçal et l’inhumation le mercredi 4 octobre.

Militaire héroïque et poète reconnu de son vivant, Kaba 41 était avant tout un humaniste. Homme de grande culture, ce natif de Bentouraya en Basse-Guinée, élevé à Dubréka, a été enfant de troupe à Saint-Louis du Sénégal au début des années 50 où il fut porte-drapeau de l’Afrique Occidentale Française (AOF) avant d’opter pour le retour au pays avec l’indépendance de la Guinée en 1958. Formateur au Centre d’Instruction Militaire de Ségou en 1956 quand il était sergent, il sera parmi les premiers officiers formés dans la Guinée indépendante en passant le baccalauréat en candidat libre en 1964-1965. Il s’est mis à l’écriture depuis qu’il était jeune adolescent. Il a accompagné, avec sa plume et un appareil-photo Leica, tous les moments importants de la culture guinéenne notamment le festival d’Alger en 1969.

Cet officier brillant a été un des défenseurs du camp Samory lors de l’agression de 1970. Il arrêta avec ses hommes le chef des mercenaires portugais, le dénommé « Thiam », sur le site de l’Energie à Tombo « sans tirer un seul coup de feu ». Chef de cabinet militaire auprès du ministre de la Défense Sagno Mamady, son héroïsme le vit accéder au grade de « Capitaine » avant d’être arrêté dans le soi-disant complot de la 5ème colonne en août 1971. Rescapé du camp Boiro où il fut incarcéré sans jamais être interrogé de ses 31 ans à ses 41 ans, il fut libéré le 5 octobre 1980. Il se mit immédiatement à la rédaction de son témoignage, « le Génie du Mal », où il s’adresse à Sékou Touré en passant en revue l’histoire de la Guinée et les crimes commis. Ce témoignage, je l’ai fait paraître en 1998 trois ans après la mort de l’auteur aux éditions L’Harmattan sous le titre : « Dans la Guinée de Sékou Touré – Cela a bien eu lieu ».

La prise de pouvoir par l’armée le 3 avril 1984, avec de nombreux condisciples comme Lansana Conté ou Diarra Traoré, le trouvera en exil en Côte d’Ivoire. Rentré au pays, il occupa successivement le poste de directeur de l’office nationale du cinéma de Guinée (ONACIG), de Chargé de mission au Ministère de la Défense et d’attaché culturel dans le même ministère. Il garda assez longtemps le grade de « Commandant, chef de bataillon » avant d’accéder à celui de « Lieutenant-Colonel » de 1990 à sa mort.

A travers son intérêt continu et constant pour la culture et la littérature, il contribua en première ligne, et malgré sa vue qui avait fortement baissé, à la renaissance poétique en Guinée et à la création de l’Association des Ecrivains de Guinée (AEG) dont il occupa le poste de vice-président. Il fit paraître en 1986 à l’Imprimerie Patrice Lumumba de Conakry son premier recueil « Sois et lutte » composé de poèmes anciens, gardés en famille par ma mère ou retrouvés dans les archives de l’armée, et de l’emblématique texte « Soweto, ma douleur » son grand poème anti-apartheid qui obtint le prix Paterson de la fondation Félix Houphouët Boigny à Grand-Bassam en avril 1985. Il ne cessa jamais d’écrire jusqu’à sa mort. Il a ainsi laissé plusieurs manuscrits dont un deuxième recueil de poèmes intitulé « Le Sourire de la douleur » dédié à sa mère Bountouraby Soumah. Il y a aussi un recueil de maximes et de proverbes avec le titre « Les grelots ivres ». Sa dernière œuvre est un roman, « Quand pleure l’amour », où il raconte les pérégrinations d’un officier, libéré du camp Boiro, sur le chemin de l’exil et son séjour en Côte-d’Ivoire, en quête d’une mystérieuse Marie, tout en revenant sur ses années de formation à Saint-Louis, à Ségou et en URSS.

Nos souvenirs vont vers lui aujourd’hui en sachant que son œuvre dont la grande partie reste à éditer lui a survécu. Il continue d’être lu et partagé comme ce travail de recherche et d’analyse sur le thème de l’héroïsme par trois lycéennes du Lycée Jean Macé d’Ivry, il y a deux ans. Cécile Nana, Selma Saidi et Luxhana Arulnathan ont démontré face à un jury de professeurs dirigé par Cécile Hamon que le témoignage d’Abdoulaye Kaba 41 Camara sur le camp Boiro révélait des pans entiers de l’histoire de la Guinée de Sékou Touré. Mais le poète narrateur en dénonçant les dérives du régime sur le mode de l’adresse directe atteint au statut de héros en contrepoint de l’homme du 28 septembre 1958. Disparu la veille de la fête d’indépendance, le poète continue à nous parler : « Sois/ Sois ce que la terre fidèle recèle/ Sois sain et fructueux comme la terre/ Sois/ Sois et lutte ».

Que son âme repose en paix.

Alimou Camara

  • Pigoss Camara

    Qu’il continue de reposer en paix; mais de grâce, arrêtez
    r de falsifier l’histoire politique de ce pays.
    Vous ne rendez pas service à la jeunesse, en racontant des faits erronés sous le régime du feu Président Sékou Touré.