jeudi, 30 mars 2017, 02:43 GMT

labeMalgré les multiples campagnes de sensibilisation des ONG (Organisations non-gouvernementales), des projets et programmes, des associations et points focaux des ministères de la Santé et de l’Action Sociale et de la Promotion Féminine, appuyés par les bailleurs et partenaires occidentaux intervenant dans ce secteur, les mutilations génitales féminines (MGF) continuent de  se pratiquer de plus belle en république de Guinée en général et dans la capitale du Foutah Djallon en particulier. C’est le constat fait par la rédaction régionale de votre quotidien électronique, Guinéenews, à Labé.

 

 

labe-4À travers une enquête exclusive, élargie aux autorités sanitaires, aux autorités religieuses, aux sages, aux ONG, aux projets et programmes, sans oublier les bailleurs et partenaires du secteur, Guinéenews s’est rendu compte que les sensibilisations et les prêches des uns et des autres n’impactent et ne changent pas grand-chose.

«C’est vrai que parfois, à de rares occasions, des petits problèmes surgissent au cours de l’opération mais l’excision est une pratique qu’on ne peut pas abandonner. C’est un passage obligé. Personnellement, je l’ai subie. Donc, obligatoirement, mes filles vont passer par là », a laissé entendre une femme âgée d’une  quarantaine d’années et qui a préféré garder l’anonymat.

L’intérêt et le crédit que les modernistes accordent au phénomène a néanmoins fini par obliger les traditionalistes-conservateurs à changer de tactique. Contrairement aux décennies précédentes, où on organisait de très grands événements pour célébrer la clôture de l’opération, de nos jours, l’excision se fait d’une manière très discrète. En plus, si, avant les mutilations génitales féminines se faisaient de façon groupée (plusieurs filles à la fois), actuellement, les parents opèrent très souvent de façon individuelle pour éviter d’attirer l’attention des autorités qui menacent de punir tout réfractaire.

Thierno Alpha Bah, notable de la préfecture de Koubia, est catégorique sur la question. « Vous savez, bannir l’excision serait un peu comme bannir la cérémonie religieuse d’un mariage en autorisant juste la cérémonie civile. Et c’est inacceptable. L’excision est une coutume traditionnelle », soutient-il.

De son côté, Madame Maladho Barry, la cinquantaine, estime que le problème est ailleurs. « Vous ne pourrez jamais évaluer jusqu’à quel niveau ça serait la honte pour une fille si ses amies se rendaient compte qu’elle n’est pas passée par cette voie. Je ne sais pas ailleurs, mais ici à Labé, nous, nous faisons tout pour que nos familles ne se retrouvent pas dans cette position », renchérit-elle.

Sous le couvert de l’anonymat, toutes les exciseuses traditionnelles rencontrée par Guinéenews évoquent un net changement dans la méthodologie. « On évite d’élargir la blessure. Désormais, c’est de façon moderne qu’on le fait. Voilà pourquoi personne ne se rend compte qu’on continue à le faire. C’est juste pour réconforter les familles qui manifestent le besoin. En quelques jours seulement vous trouverez que la plaie a cicatrisé », déclare l’une d’entre elles.

Pourtant, les ONG, projets et programmes financés pour lutter contre les mutilations génitales féminines ne se comptent pas dans la région administrative de Labé. Mais force est de reconnaître que leurs messages ne tombent pas dans des oreilles attentives.

 À 18 kilomètres de Labé, nous avons pris langue avec Mody Amadou Kaba, un sage de la sous-préfecture de Popodara, qui a pris part à plus d’une conférence ou formation contre l’excision. Mais qu’à cela ne tienne, il reste toujours droit dans ses bottes. « Chaque fois, on assiste à des conférences et formations sur l’abandon de l’excision. Ils viennent avec des photos et des vidéos pour nous dire qu’on doit impérativement abandonner l’excision. On les écoute avec intérêt, on comprend leur logique qui est réaliste car l’excision présente beaucoup de risques. Mais c’est un mal nécessaire car depuis l’aube des temps, nos parents sont sur cette position et nous conserverons la pratique », affirme-t-il.

 

Ainsi, de village en village, on se rend compte que nos concitoyens pérennisent cette pratique ancestrale. Les dernières statistiques fournies par la Direction régionale de la Santé de Labé ne prouvent pas le contraire. « Selon les dernières enquêtes réalisées en 2012, la totalité des femmes de la région de Labé sont excisées. C'est-à-dire que 100℅ des filles et femmes sont victimes de cette pratique, contre 87℅ dans la région de N'zérékoré. C'est vraiment dommage parce qu'on en parle au quotidien mais les gens le font toujours en cachette », déplore Dr Mamadou Oudy Bah, le Directeur régional de la Santé de Labé.

 Revenant à la charge, le premier responsable de la Santé à Labé hausse le ton et accuse certains de ses agents de santé de complicité dans cette situation. « Parfois, ce sont les agents de santé mêmes qui font l'excision, soi-disant qu'ils font semblant, qu’ ils vont juste enlever une petite partie, qu'il n'y aura pas de saignement. Pour dire qu'ils veulent médicaliser la pratique alors que dans les principes, les normes et les procédures de la médecine, on n'a jamais dit à quelqu'un d'exciser de quelque nature que ça soit », rappelle Dr Mamadou Oudy Bah.

De l’autre côté, c’est sous l’œil complice des exciseuses et de plusieurs sages que les parents utilisent désormais le concept ‘’anniversaire " pour célébrer la fin de l’excision. « Comme il y a des risques de poursuites judiciaires, maintenant, pour avoir une grande cérémonie, on dit que c’est l’anniversaire de la fille excisée. Comme ça, on invite ses amis, ils jouent, on leur donne à manger. En connaissance de cause, les parents apportent des cadeaux à la petite et c’est fini. Elle a franchi le cap », a expliqué une femme qui a requis l’anonymat.

À la lumière de tout cela, on se demande ce que font les ONG, projets et programmes qui sont régulièrement financés pour bannir cette pratique dans la Guinée profonde. Interpellés, des responsables d’ONG basées à Labé ont soutenu, hors micro, que les autorités sanitaires seraient en train de fournir des chiffres caducs. Selon ces organisations, qui ont préféré garder l’anonymat, ces chiffres datent de 1995 et ne reflètent nullement la réalité. Plus loin, d’autres responsables de projets de la place n’ont pas hésité à réclamer de nouvelles enquêtes pour lever l’équivoque au lieu de, selon eux, remettre en question leur travail car, disent-ils, cela risque de décourager les partenaires.

En parlant de partenaires, Guinéenews s’est vite intéressé à l’UNFPA (Fonds des Nations unies pour la population) qui est une agence des Nations unies très active dans le financement des projets allant dans le sens de la lutte contre l’excision. Dr Sow Ibrahim, le chef du sous-bureau du Fond des Nations unies pour la population à Labé y est allé de son commentaire. « Il faut se dire que depuis un bon moment, nous accompagnons le ministère de l’Action sociale, le ministère de la Santé et les ONG dans le cadre de la lutte contre l’excision. Il faut reconnaître qu’il y a des défis encore. Des défis en matière d’éradication du phénomène. De mon point de vue, plusieurs causes peuvent expliquer cela. Vous savez, l’excision n’est pas une prescription religieuse. Mais plutôt c’est une coutume traditionnelle. Donc, y a le facteur social, le facteur traditionnel (qui est une des composantes les plus essentielles) et le facteur économique », entame-t-il, avant d’avouer qu’il y a soit une insuffisance de communication ou une mauvaise communication.

À la question de savoir si c’est la communication des exécutants sur le terrain qui fait défaut, Dr Sow répond en ces termes : « moi, je ne peux pas l’interpréter comme ça, puisque si je prends l’exemple de l’UNFPA, que je représente ici à Labé, ce que nous faisons tous, c’est de tirer les besoins exprimés par l’État à travers les ministères partenaires qui ont une politique nationale dans ce domaine. Et l’UNFPA, par exemple, ne met pas en œuvre ses activités, mais nous finançons le ministère de l’Action sociale. Même s’il y a des contrats avec les ONG, nous passons par eux, ils contractualisent les ONG. Mais ce qu’il faut reconnaître, la chose la plus difficile et qui s’opère très lentement c’est le changement de comportement. Même chez les Occidentaux, si tu regardes comment ils ont évolué dans le domaine de l’excision, dans le domaine des violences basées sur le genre qui persistent encore là-bas malgré les lois, tu comprendras que ce n’est pas facile », ajoute le chef du sous-bureau du Fonds des Nations unies pour la population à Labé.

Sans langue de bois, Dr Sow a aussi reconnu l’exactitude des statistiques fournies par la Direction régionale de la Santé de Labé. « Oui, parce que je t’ai dit que ce sont des données nationales. Comme je t’ai dit, s’il y a des enquêtes, l’UNFPA finance l’État qui organise des enquêtes. Ce sont ces enquêtes-là mêmes qui ont révélé qu’au Foutah, la pratique se fait à 100 %. Donc, je partage ces données. Le DRS ne les a pas inventées », conclut le patron du bureau de l’UNFPA à Labé.

Visiblement déconnectée et désorientée par rapport à l’actualité des mutilations génitales féminines, Sanaba Kaba, la ministre de l’Action sociale, de la Promotion féminine et de l’Enfance parle de régression de la pratique. « C’est un problème séculaire qualifié de problème de religion et de culture. La perception aujourd’hui du ministère de l’Action sociale est que les mentalités ont changé mais nos communautés ont des problèmes. Le nouveau combat que nous allons mener c’est d’amener les communautés à accepter verbalement ou bien même dans le comportement. Si on reprend les sondages aujourd’hui, avec de vrais techniciens qui savent bien le faire, moi je crois qu’on va constater une grande régression de la pratique des mutilations génitales féminines. Personnellement, je n’ai pas mené d’enquête sur Labé et le résultat dont vous venez de me faire part, je ne l’ai pas reçu officiellement. C’est ma première nouvelle. Donc, je ne peux pas me prononcer sur le cas de Labé », a-t-elle laissé entendre au téléphone de Guinéenews.

Revenant à la charge, Sanaba Kaba rappelle les partenaires de son ministère à l’ordre. « Qu’ils (les partenaires) passent par nous pour recruter les ONG. Ce processus n’est pas à 100 % appliqué sur le terrain et c’est l’une des difficultés que nous rencontrons. Donc, nous nous battons afin qu’on nous responsabilise et que ce soit nous qui choisissons les ONG, parce que c’est nous qui évoluons avec les ONG sur le terrain. Mais des fois, ils financent les projets et on voit les ONG sur le terrain », déplore-t-elle.

Pour également mieux cerner le sujet, Guinéenews a aussi tendu son micro à la responsable de l'Unité de lutte contre les violences basées sur le genre(VBG) à l'hôpital régional de Labé. Fatoumata Binta Batouly Diallo met les religieux en cause. « Si vous voyez que l'excision continue toujours c'est parce que c'est une pratique qui est vue sous l'angle de la religion. Chacun veut abandonner mais il ne veut pas que ça commence  chez lui et qu'on dise que ses enfants ne sont pas excisées. C'est un problème de religion mais je pense qu'avec l'effort de tous, ça va cesser à la longue », souhaite la responsable de l'unité VBG de Labé, tout en expliquant que l’excision peut entraîner de graves complications chez la femme.

 

Du berger à la bergère, des leaders de la religion musulmane du côté de Labé répliquent que l’excision est une coutume ancestrale transmise de génération en génération et dont la prescription a été faite par le Prophète Mohammed (Paix et Salut sur Lui). « Dans les hadiths, le Prophète a montré le chemin à suivre pour ce qui est de l’excision. Pour ceux qui disent que cela n’est pas écrit dans le Coran, qu’ils se focalisent sur les paroles du Prophète, ils verront que c’est une tradition et c’est également une chose qui permet à la fille de se mettre à l’abri des mauvaises langues », a répliqué Thierno Mamadou Dian Abadjada, leader religieux très écouté et respecté dans la région de Labé.

Par ailleurs, dans les sociétés traditionnelles du Foutah Djallon, si une fille n’est pas excisée, cela sous-entend que cette fille n’est pas propre. Ses camarades vont se moquer d’elle, même à l’école. Et dans l’avenir, elle risque d’avoir même des problèmes pour se marier, parce qu'on pense que l’excision c’est quelque chose qui rend la fille propre mais aussi une chose qui réduit le désir sexuel, soutiennent des religieux qui se sont confiés à Guinéenews hors micro.

Au regard de tous ces témoignages, ne serait-il pas nécessaire de revoir la méthode d’approche des ONG, projets et programmes? Une nouvelle politique de sensibilisation ne serait-t-elle  pas appropriée afin de prendre en compte l’avis et la position de tout un chacun afin de trouver une solution pérenne à ce problème ? Voilà autant de questions qui méritent des réponses justes, claires et précises.

 

Affaire à suivre !

 

Alaidhy Sow

Labé, Moyenne Guinée

Alaidhy Sow