Les enjeux de la Sécurité routière épluchés par un expert du secteur (Interview)

12 novembre 2017 10:10:24
0

« Le premier problème de la sécurité routière en Guinée concerne la gouvernance dans son acception large… »

La capitale guinéenne, Conakry, a abrité du lundi 6 au vendredi 10 novembre les états généraux de la Sécurité routière. Une assise qui était plus que nécessaire au regard du nombre de décès que les accidents de la circulation ont causé, sans compter les blessés graves, parfois avec des infirmités à vie, mais aussi d’importants dégâts matériels.

Au sortir de ces états généraux, Guineenews a tendu son micro au président de l’Observatoire guinéen de la Sécurité routière et de la mobilité urbaine (Obsermu), Mamoudou Keita qui s’est prêté volontiers à nos questions. Lisez !

Guinéenews© : Nous sortons des états généraux de la Sécurité routière. Quel enseignement peut-on en tirer ?

Mamoudou Keita : On y est enfin ! Je dirai que les états généraux de la Sécurité routière sont venus à point nommé, puisqu’ils nous ont permis de discuter, d’échanger et de réfléchir à la problématique de la Sécurité routière en Guinée. Moi, je suis profondément convaincu que les problèmes d’insécurité routière que nous avons dans notre pays sont essentiellement d’ordre structurel et non conjoncturel. Le plan d’urgence qui a été initié et mis en œuvre par le ministère de la Sécurité et de la Protection civile auquel Obsermu et d’autres ONG ont été associés sur le volet sensibilisation uniquement, permet de gérer certains coups partis, comme la libération des emprises anarchiquement occupées pour une fluidité de la circulation, mais pas de régler en profondeur les problèmes de Sécurité routière. Parce qu’il ne faut pas confondre circulation routière avec sécurité routière. Cette précision est importante à faire. En ce sens que bon nombre de vos confrères font trop souvent l’amalgame. Alors, la nuance est très importante à être levée.

Guinéenews© : Quelle démarcation peut-on donc faire entre les deux concepts ?

Mamoudou Keita : La circulation routière concerne uniquement la fluidité de la circulation automobile. Elle renvoie plus à des usagers essentiellement motorisés (voiture, motos, etc.). Or, la Sécurité routière implique tous les usagers (motorisé ou non), et a trait à l’ensemble des aspects concourant à la réduction des accidents, notamment la réglementation, l’état des routes (bon ou mauvais), la formation des conducteurs, ainsi que les dispositions post-accidents à prendre. Donc, vous voyez, le Sécurité routière est plus globale alors que circulation routière est un de ses aspects.

Guinéenews© : En tant qu’expert du secteur, quels sont donc les problèmes actuels de la Sécurité routière ?

Mamoudou Keita : Le premier problème de la sécurité routière en Guinée concerne la gouvernance dans son acception large. Ainsi donc, sur le plan législatif et règlementaire, les textes sont insuffisants, désuets au regard de l’évolution de la problématique de sécurité routière et surtout peu ou pas du tout appliqués. Aussi, l’aspect institutionnel est marqué par l’absence d’un organisme directeur ou chef de file de sécurité routière, qui a pour conséquence directe une fragmentation institutionnelle ou l’existence de structures éparses aux intérêts parfois contradictoires et sans une réelle coordination. Egalement, l’aspect opérationnel relatif au manque de fiabilité des statistiques disponibles et la faiblesse de l’accidentologie. Vous savez, de façon générale, la disponibilité des statistiques est un des enjeux de la gouvernance. Mettre en place un mécanisme permettant de disposer des statistiques fiables d’accidents est un outil efficace d’aide à la décision. A travers cela, on peut initier des programmes et projets concrets d’amélioration de la sécurité routière orientés vers des cibles précisément identifiées.

Guinéenews© : Quels étaient les principaux contours des récents états généraux de la Sécurité routière ?

Mamoudou Keita : Ces états généraux de la Sécurité routière comportaient deux essentielles composantes. Ce sont : le forum tenu au Palais du peuple et qui a connu la participation de plus de 200 personnes venues des différentes administrations du pays. Où il y a eu des présentations, des travaux de groupes et des discussions en plénière. Et le symposium à l’hôtel Riviera qui a regroupé les secrétaires généraux des principaux départements ministériels directement concernés par la Sécurité routière, tels que les Transports, les Travaux publics et la Sécurité, une cinquantaine de cadres ainsi que les experts de l’équipe d’Assistance technique du Projet d’appui au secteur des Transports (PAST) dont je faisais partie. Ce qui est important à souligner, c’est qu’il faut savoir que le PAST a déjà mené d’importantes études en rapport avec la problématique de sécurité routière en Guinée, privilégiant une approche participative. Il s’agit entre autres des études sur l’élaboration d’un Code de la route guinéen. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, notre pays n’a pas encore son propre code de la route. Deuxièmement, il s’agit des études sur l’élaboration du Plan national de Sécurité routière et l’opportunité d’une Agence de Sécurité routière à laquelle j’ai moi-même participé. Aussi, les études sur la relance de la visite technique automobile. Et enfin, celles sur le renouvellement et le rajeunissement du parc automobile.

Le Forum des états généraux était donc l’occasion de remettre en discussion toutes ces questions comme tant d’autres. Les débats étaient structurés autour des 5 piliers de la décennie d’action des Nations-Unies pour la Sécurité routière (2011-2020) repris par l’Union africaine, à savoir : la gestion de la sécurité routière, la sécurité des routes et mobilité, la sécurité des véhicules, la sécurité des usagers de la route, les soins post-accidents. Mais il était particulièrement important d’articuler les résultats issus du forum avec les conclusions et recommandations auxquelles ont abouti les différentes études déjà menées par le PAST et qui ont connu, il faut le rappeler, l’implication des principaux acteurs présents aux états généraux. Sachez que de très bonnes idées peuvent émerger au cours du forum, mais comme son nom l’indique, il y a un risque qu’elles ne soient pas du tout cohérentes et qu’elles soient exprimées dans des formes inappropriées, d’où l’importance du symposium, afin de les débarrasser d’impuretés avant validation.

Guinéenews© : Au sortir de ces états généraux que peut-on retenir de vous en termes de sentiments ?

Mamoudou Keita : Je me réjouis de la tenue de ces assises qui, il faut le préciser, ont été lancées par le chef de l’Etat en personne, la cérémonie de clôture ayant été présidée par le Premier Ministre. Il faut aussi se réjouir de la forte participation de plusieurs parties prenantes de la sécurité routière, ce qui a permis d’aboutir à des conclusions importantes. Le rapport global est en cours de préparation pour transmission solennelle au gouvernement. Je laisse donc le soin aux voix les plus autorisées de vous les annoncer au moment opportun. Enfin, je ne considère pas que ces états généraux soient de trop en Guinée, puisqu’il y a eu auparavant ceux de la Justice, de l’Education, de la Santé, etc. Mais ce dernier ne doit pas non plus ressembler aux précédents dont certaines recommandations sont restées dans les tiroirs. Je fonde donc l’espoir que les résultats de ces états généraux de la Sécurité routière seront appliqués pour que la sécurité routière s’améliore.

Guinéenews© : Merci M. Keita de vous être prêté à nos questions !

Mamoudou Keita : C’est moi qui vous remercie pour cet intérêt, et surtout pour cette opportunité que vous m’offrez de m’exprimer dans les colonnes de votre médium qui abat de bons boulots pour l’encrage démocratique de notre pays.

Interview réalisée par Mady Bangoura, pour Guinéenews©