Labé-Koundara : Enquête exclusive sur la réalisation bancale de cette route internationale

25 décembre 2016 3:03:35
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Entamés en 2008 avec un financement de plusieurs institutions partenaires de la république de Guinée, en l’occurrence la BID (Banque islamique pour le développement), la BAD (Banque africaine de développement), l’UE (Union européenne) et la BADEA (Banque arabe pour le développement économique en Afrique), pour ne citer que ceux-là, les travaux de réalisation de cette route internationale (qui s’étend du côté de notre pays sur une distance de 265 kilomètres) ont du mal à voir le bout du tunnel, a constaté sur place Guinéenews.

Huit (8) ans après le lancement des travaux, les reporters de votre quotidien électronique se sont intéressés de très près à l’évolution du bitumage de cet axe routier. Sur le terrain, le constat est alarmant, pour ne pas dire révoltant. En effet, ce sont  deux entreprises (russe et chinoise) qui ont bénéficié du contrat de réalisation de cette route internationale (Labé-Koundara). Pour faciliter l’exécution des travaux dans le délai imparti, le tronçon a été subdivisé en 5 grands lots. Le premier lot s’étend de la ville de Labé à la sous-préfecture de Kouramangui, le second lot de Kouramangui à Thianguel Bori, le troisième de Thianguel Bori à Komba, le quatrième de Komba à Kounsithel et le cinquième lot de Kounsithel à Koundara.

Mais très malheureusement, force est de reconnaître que juste 2 lots ont été restitués à la population bénéficiaire en 8 ans de contrat. C’est d’abord le lot Kouramangui-Thianguel Bori et le lot Kounsithel-Koundara. Les 3 autres sont toujours en chantier, selon un constat fait sur place par Guinéenews.

Pour la petite histoire, au démarrage des travaux en 2008, c’est l’entreprise russe, ENCO 5 (entreprise de construction numéro 5), qui a bénéficié du premier lot (Labé-Kouramangui) mais c’est finalement en 2009 que les travaux ont effectivement démarré, apprend-on de sources concordantes. Par la suite, l’entreprise chinoise, CGC (China Group Compagny), a de son côté décroché le second lot (Kouramangui-Thiaguel Tori). De nos jours (8 ans après le lancement des travaux), le constat sur le terrain révèle qu’ENCO 5 n’a fait que poser le goudron sur les 31 kilomètres (Labé-Kouramangui) du premier lot qu’on lui a attribué.

« Lorsque je suis venu ici en 2012, j’ai trouvé qu’ils (ENCO 5) étaient toujours sur cette route. Bon, si jusqu’à présent ils n’ont pu finaliser les travaux, c’est  qu’il y a un problème interne. Et il leur reste beaucoup de travail. Je voudrais qu’on permette à ENCO 5 d’achever ces travaux. Il ne faudrait pas qu’ils restent indifférents. Si déjà ils ont entamé un travail qu’ils ont du mal à finir, normalement on ne doit plus leur donner une autre activité », dénonce Monsieur Diallo Alpha, le sous-préfet adjoint de Kouramangui (village situé à la limite entre le premier et le second lot des travaux).

Directement interpellé sur la question, Diallo Abasse, le directeur régional d’ENCO 5 Labé confirme que le travail est loin d’être achevé. « Peut-être, ça serait l’aubaine pour ENCO 5 de donner une explication à l’opinion nationale et internationale. Cette route Labé-Kouramagui, qui fait 31 kilomètres, a été financée par la BID à hauteur de 89 %. Les 11 % ont été financés par le budget national de développement (BND), c’est-à-dire par l’État guinéen. Mais ce qui s’est passé sur cette route, aujourd’hui ça fait plus de 3 ans depuis qu’elle est opérationnelle. C’est juste certains éléments qui manquent, à savoir  les signalisations (plaques et autres), les arrêts de bus, certains caniveaux ne sont pas achevés. En un mot, beaucoup de choses restent à faire pour finaliser les travaux de cette route », reconnaît-il.

Revenant à la charge, le Directeur régional de l’entreprise ENCO 5 met le couteau dans la plaie en levant un coin du voile sur les causes du blocus. « Le problème est à quel niveau ? L’État Guinéen devrait refinancer la route parce que la BID a de son côté versé la totalité de son financement à l’État Guinéen. Mais aujourd’hui, ENCO 5 n’est pas en mesure d’avoir un crédit bancaire pour refinancer la finalisation des travaux et attendre le payement de l’État. ENCO 5 d’avant et celui d’aujourd’hui c’est totalement différent. Un bel exemple qui est là, c’est la route Le Prince. On a refinancé cette route, on a achevé les travaux convenablement mais jusqu’à présent le fonds Koweitien n’a pas payé le reste du montant (3 000 500 dollars) qui est toujours là. Voilà un peu la situation. On ne peut pas dire qu’on n’a pas confiance en l’État Guinéen qui est un partenaire mais si notre entreprise ne décroche plus de contrat comment pourrons-nous refinancer ces travaux? Nous voulons vraiment finir ce bijou pour cette population de Labé. Alors nous demandons à l’État guinéen de faire tout pour reverser l’argent qu’ils ont reçu de la BID afin qu’on finalise les travaux », lance Diallo Abasse.

« Faux ! », rétorque madame le ministre des Travaux publics, Oumou Camara, jointe brièvement au téléphone par Guinéenews. « Ce n’est pas vrai ! Est-ce que ENCO 5 a pu terminer le lot qu’on lui avait donné ? L’entreprise a fait 8 ans sur le seul lot. Donc, ne croyez pas à ça, ce n’est pas vrai. Le gouvernement guinéen lui a fourni beaucoup d’assistance afin de lui permettre d’achever le travail. Les Chinois qui sont sur l’autre lot sont venus en aide dans ce sens. Mais jusqu’à présent, ça n’a pas avancé. C’est l’entreprise qui est fautive. Une fois à Conakry, je vais vous donner plus d’explication sur ce dossier », a promis madame le ministre des TP.

Une position soutenue par le sous-préfet adjoint de Kouramangui. « D’ici à Labé, je dirais qu’ils ont posé le goudron jusqu’à Popodara, et ils (ENCO 5) ont prêté main-forte aux Chinois qui ont fait de Popodara à ici (Kouramagui) », dénonce monsieur Diallo Alpha.

Du berger à la bergère, le directeur régional d’ENCO 5 réplique : « je m’inscris en faux. Le problème est que le directeur des infrastructures d’alors, en l’occurrence Monsieur Doumbouya, voulait accélérer les travaux à l’époque. Voyant les différents problèmes, il voulait coûte que coûte qu’on finisse ce contrat. Il nous a proposé de donner une partie aux Chinois afin qu’on booste ensemble les travaux. Mais ça ne veut pas dire qu’ENCO 5 n’est pas en mesure de finir la route. On avait toutes les expertises, on avait tout ce qu’il faut. Et je peux même dire que nous sommes une pépinière en BTP (bâtiments et travaux publics). Aujourd’hui, la majeure partie des travailleurs dans le BTP en république de Guinée ont été tous formés à ENCO 5. On ne peut pas avoir une école pépinière de formation en BTP et être incapable de finir une route de 31 kilomètres », estime-t-il.

Pour ce qui est du montant que le gouvernement guinéen devrait, selon ENCO 5, décaisser pour refinancer le projet, les techniciens de l’entreprise se sont abstenus de donner des chiffres. Selon eux, cela relève du secret professionnel.

Actuellement basés à la sortie de Thianguel Bori, les responsables de l’entreprise chinoise (CGC) n’ont pas voulu commenter cette actualité. Néanmoins, ils ont permis à certains de leurs employés de donner quelques explications. Après avoir rendu le lot Kouramangui-Thianguel Bori, qui est pour l’instant un tronçon de référence dans la région de Labé, et après avoir bénéficié de la confiance du gouvernement, CGC s’attaque au reste du travail.

« On n’a d’abord rendu les travaux du lot numéro 2 (Kouramagui-Thianguel Bori), ensuite on vient de finir le lot numéro 5, c’est-à-dire Koundara-Kounsithel. Et là on est sur le lot Kounsithel-Komba, puis on entamera par la suite le lot numéro 3 (Komba – Thianguel Bori). Actuellement, on prépare le sol du lot 4. On estime que le tout sera fini dans deux ans », selon Mohamed Sylla, employé de l’entreprise chinoise.

Les habitants de la commune rurale de Thianguel Bori semblent satisfaits du rendement des Chinois mais évoquent néanmoins quelques inquiétudes. « Je dirais que la société chinoise a fait un travail très joli et remarquable au bout d’un temps record car ils n’ont pas fait deux ans dessus. Mais, si on analyse, on dirait que les virages qui existent sur le tronçon Kouramangui-Thianguel Bori devraient être diminués un peu pour plusieurs raisons. Il y a des endroits où le virage est tellement dangereux que ça crée souvent des accidents. C’est le cas de l’un de nos villages qui s’appelle Diaakka où déjà il y a eu deux morts. Si j’étais un technicien, ce sont des choses qu’on pouvait raccourcir car il y en a beaucoup », souligne Bah Alhassane, citoyen de Thianguel Bori.

L’autre constat réalisé par Guinéenews, c’est que le reste du travail, c’est-à-dire les lots 2, 3, 4 et 5, a été attribué à la société chinoise, CGC, au grand dam des Russes qui se demandent comment finaliser le premier lot. « On était mieux placé pour avoir le troisième lot parce que le premier lot c’était pour nous ; le deuxième lot pour les Chinois. Donc logiquement, le troisième lot nous revenait. Mais très malheureusement pour nous, les Chinois ont également eu le troisième lot tout dernièrement. Je ne défie pas mes amis chinois, nous sommes tous dans les BTP. Mais si une entreprise est bien accompagnée et bien traitée, alors que nous, nous ne bénéficions de rien, comment peut-on postuler pour un troisième lot ? Je ne doute pas de l’expertise chinoise mais je vous jure et je vous l’assure, en matière de BTP en Guinée, il n’y a pas cette entreprise qui peut battre ENCO 5. Si vous voyez que cette base d’ENCO 5 est toujours en place, c’est parce que nous voulons finir cette route », explique le directeur régional d’ENCO 5, Diallo Abasse.

Dans la même logique, Monsieur Mamadou Dian Diallo, le maire de Kouramangui, a voulu comparer le rendement des deux entreprises. « Le travail des Russes prend du temps mais nous sommes persuadées que ce sont des prestations de qualité qu’ils font. Donc, ils ont posé le goudron, mais il n’y a pas de fosses, pas de panneaux de signalisation, …Rien ! Et ils ne travaillent plus. Par contre, le travail des Chinois est très rapide et très joli, mais on a un doute sur la qualité du service », critique ce sage dont le village a bénéficié des deux expertises (russe et chinoise).

En attendant la finalisation de cette route internationale (Labé-Koundara), les usagers, quant à eux, restent confrontés à d’énormes difficultés, surtout sur le tronçon Thianguel Bori-Komba. Encore non bitumé, l’axe reste impraticable, surtout en cette saison des grandes pluies, avec des nids-de-poule devenus des repaires d’éléphants.

«Parfois, on fait une ou deux journées de route entre Thianguel Bori et Komba. Souvent, on y perd des pneus, parfois c’est le moteur qui fait les frais. Il faut être sur le terrain pour y croire. Regardez ce genre de pente très glissante ! Parfois même, le chauffeur a peur. S’ils pouvaient accélérer les travaux de réalisation de cette route, ça serait un ouf de soulagement pour tout le monde », souligne Maître Aliou Baldé.

Ce retard qu’on continue d’accuser dans l’exécution de ce projet prouve à suffisance qu’il y a anguille sous roche, car du côté du Sénégal, les travaux, dans leur totalité, ont été restitués depuis belle lurette. Pourquoi pas en Guinée ?[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]