La maquette futuriste de Kaloum – préserver l’héritage historique et social.

20 octobre 2017 3:03:02
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Séduits et impressionnés par la maquette futuriste de Kaloum, les Guinéens oublient certaines réalités.

Une maquette architecturale futuriste de Kaloum, est venue en ce mois d’octobre, faire oublier pour quelques temps, aux guinéens, leurs soucis quotidiens.

À peine dévoilé, le visage du nouveau Conakry à l’horizon 2040 comme il l’apparait sur cette maquette, a tout de suite, impressionné et séduit, aussi bien les habitants de Conakry, que le reste de la Guinée.

Le dévoilement de cette maquette, réalisée par un cabinet d’architecture de Singapour, a lieu au moment, où la Guinée, traverse une crise économique et sociale, sans précédent.

Les infrastructures routières, sanitaires de base sont inopérantes, et dans toutes les villes du pays, le mécontentement se développe et devient contagieux. Le pays est en mode élections, – communales en 2018, et présidentielles en 2020. Le débat autour d’un éventuel 3ème mandat, bat son plein tandis que l’insécurité sévit de nuit comme de jour. Le gouvernement est incapable de ramasser les montagnes d’ordures qui jonchent les artères de la capitale.

C’est dans cette atmosphère, qu’à donc été dévoilée, la maquette de Conakry et depuis lors une campagne médiatique a commencé pour convaincre les résidents, sur le bien-fondé de ce projet d’urbanisation. Depuis ce dévoilement, à Conakry, on ne parle que de la fameuse maquette dans les marchés, les bureaux, les maquis et la presse locale.

Cependant, ce que le gouvernement n’a pas été en mesure d’expliquer, d’une manière convaincante, c’était la façon dont il allait payer ce lourd investissement, qui consiste à raser Kaloum, relocaliser sa population autochtone.

Le gouvernement est resté vague sur qui va payer cette facture qui va s’élever a de milliards de dollars et à qui appartiendront les infrastructures. À des fonds d’Abu-Dhabi, à des investisseurs chinois, marocains? Va-t-il associe les opérateurs économiques guinéens?
S’agit-il de créer un pôle d’attraction économique ou d’un hub commercial pour expatriés, blancs, asiatiques, nigérians? Là non plus, on a de réponse claire.

Jusque-là aucun débat à l’assemblée nationale n’a eu lieu et plus important, aucune concertation sérieuse avec les populations concernées ne s’est déroulée.

Ces dix dernières années, la valeur immobilière à Kaloum a fortement augmenté. Le quartier du Port de Conakry a été ce cédé à l’ami Bolloré et n’eût été la vigilance des habitants de Boulbinet, le port de pêche de Boulbinet, serait aujourd’hui dans les mains de chinois, qui voulaient en faire, une Marina et chasser les pêcheurs qui ont exercé ce métier, génération après génération.

La modernisation de la ville de la capitale s’impose depuis belle lurette et Conakry a un besoin d’un design supérieur et des infrastructures de classe mondiale, comme toutes les villes du monde.

Au départ, au début du XXème siècle, la ville de Conakry avait été conçue, pour 30.000 habitants, par le gouverneur français, Noel Ballay, à qui l’on doit tous les bâtiments historiques de Kaloum, y compris l’hôpital Ignace Deen. Aujourd’hui, elle en regorge 2 millions et demi. Rien qu’à Kaloum, il y aurait 300.000 âmes, selon une source non vérifiée.
Kaloum dispose d’ailleurs d’une situation géographique exceptionnelle et privilégiée : c’est une presqu’île.

Démolir Kaloum veut dire démolir ses quartiers historiques d’Almamya, de Boulbinet, de Sandervalia, de Coronthie, de Manquepas, de Tombo et de Sans-fil. Toute une longue et riche histoire dont on se débarrasserait d’un coup.

Détruire ces quartiers signifie aussi faire disparaître tout un mode de vie, comme la pêche.
En effet, l’activité principale des populations côtières a toujours été la pêche. Et le Port de Boulbinet, ainsi que les débarcadères de Kaloum sont des plus réputées en Guinée. Le style de vie qui naitra avec ce bouleversement, va bousculer des habitudes séculaires des autochtones. Pour ces populations, c’est perdre un savoir traditionnel. C’est comme si l’on disait aux Peulhs nomades, de ne plus faire l’élevage et de se débarrasser de leurs bœufs.

Contrairement à toutes les capitales du monde, le centre-ville de Conakry n’est pas bien construit et ne répond pas aux normes d’habitat moderne. Les taudis sont mélangés aux édifices modernes et il n’y a pas de quartier d’affaires, digne de ce nom, à proprement dire. On peut même dire que sa banlieue est mieux construite que son centre-ville, bien que cette banlieue ne soit autant lotie, et ne disposant pas, autant de conduite d’eau et dégoût.
Démanteler, disperser et déplacer les habitants de Kaloum, vers de nouveaux sites dans la très haute banlieue de Conakry ou vers Kindia, entraîneront à long terme, une perte de l’influence politique que ces populations hospitalières, largement constituées de soussou, ont exercé sur la politique guinéenne, depuis le début des années 50.

Éloignées les uns des autres, Il est à craindre que ces populations ne perdent meme une partie de leur culture et de leur mode de vie.

Officiellement la ville de Conakry n’est pas divisée par ethnie, mais dans la pratique, la réalité est tout à fait différente.

Les Peulhs occupent les quartiers de Bambeto, de Cosa par exemple, alors que les Malinkés occupent la casse, la SIG et une grande partie de Matam. Kaloum, siège de la présidence et du gouvernement, a toujours été le fief incontesté des ressortissants de la Basse-Cote. Il n’y aurait plus de quartier soussou, proprement dit, si Kaloum est rasé.

Dans le plan du gouvernement, l’on parle de recaser les habitants dans des logements sociaux et de garantir un appartement dans les tours qui vont être construites. Quelle garantie existe pour cela?

Des expériences de ce genre avaient eu lieu dans certains pays où on avait promis aux occupants ou propriétaires de terrains, des appartements. Ces promesses se sont soldées par un échec, et le développeur avait tout repris au bout de quelques années, en faisant des offres alléchantes à ces derniers.

Il faut aussi s’attendre a de très graves et conflits domaniaux entre les résidents dans une ville ou les terrains sont vendus a de nombreuses personnes à la fois. Cette partie peut paraitre minime, mais constituera une étape complexe et douloureuse pour de nombreuses familles. Résoudre et régulariser les conflits domaniaux, devraient être la première étape de toute chose. Ensuite, si le gouvernent est sérieux là-dessus, alors un minimum de transparence s’impose, et un minimum de respect envers les populations. Il faut mettre la politique de cote et oublier ces allures de campagne électorale.

Le gouvernement a intérêt, à expliquer aux populations, qu’il s’agit d’un projet privé qui appartiendra, à des intérêts privés. Il devrait dévoiler la maquette des logements sociaux dont il parle constamment, d’abord ou en même temps, que sa belle maquette de Conakry 2040. Avant tout, ça sera à l’État et non aux promoteurs privés, étrangers, qu’incombe la lourde responsabilité de relocaliser les nombreux résidents de Kaloum.

Analyse de Mouctar Baldé