La Guinée, leader mondial de la bauxite d’ici 2020 ? Lamine Cissé, DG de l’ANAIM, dit tout

13 octobre 2017 10:10:23
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Leader incontesté de la bauxite en Afrique, la Guinée possède environ deux tiers des réserves mondiales du minerai. En 2015, le pays est passé du sixième au quatrième rang au monde. Selon les prévisions, il pourrait désormais envisager une entrée dans le Top 3 en ravissant au Brésil , son rang de troisième producteur mondial.

Pour comprendre comment la Guinée rêve de devenir leader mondial de la production de la bauxite, nous avons rencontré Monsieur Lamine Cissé, Directeur Général de l’Agence Nationale d’Aménagement des Infrastructures Minières (ANAIM). Une agence ayant pour mission, la conception, l’étude, le financement et la construction des infrastructures minières afin de faciliter l’extraction, le traitement, la transformation, la manutention, le transport et l’évacuation des produits miniers du pays.

Guinéenews : trois ans depuis que vous êtes aux affaires, quelles sont vos réformes pour une bonne marche du secteur minier ?

Lamine Cissé : Conformément à la vision exprimée par le Président de la République dans le secteur minier en 2011, un schéma directeur des infrastructures minières a été adopté, suite aux études faites par le cabinet Nodalis. Trois principaux corridors ont été définis.

Guineenews : lesquels ?

Lamine Cisse : Le corridor Sud- Ouest, le corridor central, et le corridor Nord- Ouest, le plus important d’ailleurs en terme d’investissement. C’est là qu’évolue la Compagnie des Bauxite de Guinée (CBG), qui, après les accords et la notice de Moubadala, a été amenée à procéder à l’extension de sa capacité de production. Etant donné que la CBG pour accéder aux prêts des bailleurs, était obligée de renouveler l’accord qui la lie à l’ANAIM et l’Etat. Les prêteurs voulaient savoir si la Guinée continuerait à mettre à la disposition de la CBG les infrastructures ferroviaires, portuaires et la ville portuaire de Kamsar. Ainsi, nous avons procédé au renouvellement de cet Accord de Concession le 15 janvier 2015. Cela a permis à la CBG d’avoir auprès des bailleurs de fonds un prêt de plus de 800 millions de dollars pour la première phase. La CBG va passer de la première à la troisième phase jusqu’à atteindre une capacité de production de 33 millions de tonnes de bauxite par an. Cette signature de l’Accord de Concession a également permis à l’ANAIM d’indexer la redevance payée à l’Etat par la CBG à la tonne de bauxite produite. Ce qui est un avantage majeur. Si autrefois, le payement de la redevance était forfaitaire, aujourd’hui, il est indexé à la tonne de bauxite produite. Mais le principe de mutualisation des infrastructures étant obtenu dans l’accord de concession, nous avons signé avec la Compagnie des Bauxites de Guinée, Global Alumina Corporation et la Compagnie des Bauxites de Diandjan Rusal, le Contrat d’opération multiutilisateurs, pour une entente mutuelle en vue de l’utilisation en commun des infrastructures. La signature de cet Accord Multiutilisateur permettrait aux miniers d’engager à peu près un investissement de plus de 3 milliards de dollars dans le corridor Nord-Ouest d’ici 2020. Un apport majeur dans le PIB de la Guinée. Si aujourd’hui, la contribution des miniers dans le PIB de la Guinée est autour de 12 à 15%. Toute proportion gardée, quand GAC et COBAD seront opérationnels, et avec l’accord considérable de la CBG, nous serons autour de 25 à 30%.

Après la signature de cet Accord Multiutilisateur, nous avons également signé le contrat d’infrastructures GAC et le contrat d’infrastructures COBAD. Ce qui permettrait à GAC et à COBAD d’utiliser le chemin de fer et les infrastructures portuaires de Kamsar. Nous avons enfin signé le contrat d’opération portuaire qui permettrait à la fois à la CBAG et à GAC d’utiliser en commun les infrastructures et autres installations de Kamsar… Donc, si nous prenons l’ensemble, la CBG va atteindre une capacité de production de 33 millions de tonnes de bauxite, GAC, après optimisation et désengorgement, atteindra 12 millions de tonnes, contre 6 millions de tonnes pour COBAD. Le cumul représentera 51 millions de tonnes pour la première phase. Pour la deuxième phase, 71 millions de tonnes. En atteignant cette capacité de production, sans compter la production de la Société Minière de Boké, qui ambitionne d’atteindre la capacité de trente millions de tonnes. Donc, le tout cumulé sera autour de plus de 100 millions de tonnes, sans compter le corridor central où RUSAL produit aujourd’hui trois millions de tonnes. Alors, suivant la volonté politique, la Guinée pourra se positionner comme leader mondial de production de la bauxite. Mais ce qui est avantageux, la bauxite guinéenne est assez compétitive sur le marché en raison du fait que sa teneur en alumine est très élevée, alors que le taux de silice est très bas. Ce qui fait qu’il est plus facile de transformer la bauxite guinéenne en alumine tout en passant à l’aluminium.

S’agissant des Ressources Humaines, Depuis ma nomination à la tête de l’ANAIM en avril 2014, j’ai procédé à un recensement biométrique des employés, puis engagé un Audit Organisationnel et Fonctionnel pour faire l’état des lieux. Ensuite, nous avons mis en place un plan de recrutement, un plan de formation et de carrière (GPEC).

Guinéenews : autrefois, l’hôpital de Kamsar était une référence. Mais Aujourd’hui, il n’est plus digne de nom. Concrètement, que faites-vous pour changer cette situation ?

Lamine Cissé : votre constat est juste. Entre 1968 et 1973 jusqu’en 1996, l’hôpital de Kamsar était une référence. Mais il ne faut pas perdre de vue que l’ANAIM avait disparu de 2000 jusqu’en 2011. A l’époque, il n’y avait pas de direction générale. C’est ce qui explique les soubresauts qu’elle a connu. Mais dès son élection, le professeur Alpha Condé a compris la nécessité de réhabiliter la Direction Générale de l’ANAIM. Aujourd’hui, nous avons procédé au remplacement des équipements vétustes existants. Mieux, nous avons doté l’hôpital de Kamsar d’équipements de dernière génération. En même temps, nous lui avons aussi doté d’un outil, qui permettrait de suivre le patient depuis son entrée à l’hôpital jusqu’à sa sortie. Une innovation.

Au niveau de l’hôpital de Kamsar, nous avons procédé à la régularisation de la situation de plus de 110 employés parce que la situation des contractuels était devenue anachronique parce que certains, par exemple, étaient là depuis dix ans sans situation. Aujourd’hui, tous les employés de l’ANAIM sont inscrits à la CNSS et sont pris en charge dans le cadre de la santé- sécurité.

Guineenews : Boké a été érigé en zone économique spéciale. Mais la ville vient d’être secouée par des violentes émeutes. Que comptez-vous faire pour répondre aux besoins des populations riveraines et des sociétés qui sont plus de dix dans la région ?

Lamine Cissé : Aujourd’hui, la population de Kamsar est passée de 3 000 habitants en 1968 à plus de 500 mille habitants. Or, il n’y a que cet hôpital, qui accueille les malades. Mais dans le cadre de notre contribution pour le développement local, nous avons obtenu le financement d’un hôpital communautaire, dont la construction des travaux démarre en novembre. Cela permettrait de soulager les peines des populations riveraines. Mieux, nous accompagnons la société EDG dans la fourniture de l’électricité dans la ville.

Guinéenews : concrètement, quel est l’apport de l’ANAIM dans l’économie guinéenne ?

Lamine Cissé : Le Contrat d’opération Multiutilisateurs ou encore la mutualisation des infrastructures est en train de suivre son petit chemin. Aujourd’hui, l’ANAIM est le président du comité des utilisateurs de ces infrastructures. Nous sommes en phase de construction. D’ici 2018, cette phase sera terminée. Dans les parties privatives, chacun est en train de développer sa mine. Le 26 nous serons à Paris pour une réunion.

Pour vous répondre, je vous rappelle que l’Etat détient les 49% d’action dans la CBG. Le budget d’exploitation de CBG est supporté à 65% par l’Etat. Et nous voudrons que notre bauxite soit assez compétitive. Donc, de la mine en passant par les canaux d’évacuation jusqu’au port de Kamsar, la CBG ne supporte plus aucun frais. Donc, le budget de l’exploitation et le budget d’investissement du port de Kamsar sont entièrement supporté par l’ANAIM. Donc, au port, l’ANAIM réduit considérablement les couts exploitation de la bauxite. Qu’il s’agisse du renouvellement des installations portuaires, c’est supporté par l’ANAIM, qu’il s’agisse du dragage d’entretien ou de maintenance ou dragage capital, c’est supporté par l’ANAIM, qu’il s’agisse de l’entretien du chenal d’accès au port de Kamsar, c’est supporté par l’ANAIM. Donc, l’apport de l’ANAIM est considérable.

 

Guinéenews : quels sont les défis à relever pour votre agence ?

Lamine Cissé : nous avons plusieurs défis à relever. Le premier, puisque la volonté politique exprimée par le Président de la République, c’est de faire la Guinée leader mondial de la production de la bauxite, notre devoir, nous, en tant que gestionnaire des infrastructures minières, c’est de renforcer les capacités des infrastructures existantes également procéder à leur extension et en développer davantage à travers les partenariats Public-Privé. Autres défis, nous avons constaté assez de déperdition de bauxite et de sortie abusive de devises dans le cadre de l’étude de l’échantillonnage. Nous voulons les arrêter. C’est pourquoi, nous sommes en collaboration avec les Russes pour la construction d’un laboratoire d’analyse de la bauxite, car à travers ce centre, on pourra arrêter la sortie abusive des bauxites, la sortie abusive des devises liés aux études d’échantillonnages et d’obtenir le transfert des compétences. Autres défis, nous avons constaté que les dialysés provenant des entreprises minières sont évacuées en outre-mer et aussi vers le Maroc. Certains y vivent depuis plus de 15 ans. Les familles de ces malades sont moralement atteintes. Que faire ? En collaboration avec les marocains, nous voulons construire un centre de dialyse pour faire revenir ces malades au pays ceci pour réduire les coûts d’évacuations sanitaires très élevés. Dernier défi, il n’est pas de la raison sociale des acteurs miniers d’importer le carburant. Nous sommes en collaboration avec les marocains pour qu’en 2018, nous commencions la construction d’un centre de stockage des produits gaziers et pétroliers. Ce qui permettrait de diversifier les activités de l’ANAIM et de créer l’emploi. Si tout se passe comme prévu, quand les miniers commenceront leur phase d’exploitation, 10 000 emplois directs et indirects seront créés.

Guinéenews : vous faites partie des trois nominés comme modèle de réussite dans le secteur public.

Lamine Cissé : j’ai assez de considération pour mes frères Lucien Guilao et Gabriel Curtis. En ce qui me concerne, j’éprouve un sentiment de fierté, de joie et de satisfaction. Il n’est pas aisé d’être à la fenêtre et se décrire dans la rue. Mais je tâcherai de mériter la confiance du Président de la République portée sur ma modeste personne.

  • CONDÉ ABOU

    Sans aucun faux complexe, il faut dire qu’en tant que Chef d’entreprise, votre invité, le Patron de l’ANAIM se défend très bien, et c’est une excellente interview au regard de la solidité de la vision manageriale et de la perspective générale qui se profile sur le long terme pour sa boîte. Tant mieux pour l’entreprise publique, ANAIM, si les resultats financiers sont aussi au rendez-vous.

    Personnellement je n’ai rien à lui reprocher, du point de vue de son analyse des sujets évoqués, en tant que Directeur Général de l’ANAIM dont tout le monde connait l’étendue du portefeuille en terme de gestion.

    Le vrai problème est ailleurs. Il porte sur les choix stratégiques faits par le Gouvernement. Que le PIB du pays soit tiré à 30% par le secteur de la bauxite, règle quel problème pour l’écrasante majorité des populations Guinéennes, les millions de Jeunes en quête d’emploi, les Femmes en quête d’épanouissement économique, les millions de compatriotes dans les campagnes comme dans les Villes et qui deviennent de jour en jour plus pauvres ? Absolument rien du tout.

    Le secteur minier, réduit à l’exploitation et à l’exportation de la bauxite, ne peut pas faire avancer ce pays. C’est impossible d’y croire pour le bon sens.

    En Janvier dernier, la Presse économique rapportait que la tonne de bauxite était vendue à 39 Dollars US la tonne sur le marché international. Pendant ce temps, la noix de cajou ou anacarde était vendue par la Guinée Bissau voisine à 1500 Dollars US la tonne !

    Que voulez-vous que l’on vous dise ? Que tout va bien en Guinée avec la politique actuelle dite des grands corridors miniers ? Que les millions de Jeunes et de Femmes trouveront de l’emploi, que le pouvoir d’achat des Agents de la Fonction Publique augmentera dans ce pays ?
    C’est de la poudre aux yeux, tout simplement pour l’écrasante majorité de nos compatriotes qui n’en tireront aucun bénéfice !

    D’ailleurs au niveau de la politique des prix pratiqués, la bauxite vendue aux Chinois a-t-elle le même prix que celle vendue à la CBG ? Il y a de graves problèmes sur ce plan que le Gouvernement ne voudra jamais aborder, sans que l’on ne comprenne pourquoi ?

    Parlons juste de deux aspects de l’exploitation et de l’exportation actuelles de la bauxite dans ce fameux corridor de Boké: (1)la ressource en eau potable disponible et (2) la dégradation de l’environnement à une vitesse aussi vertigineuse avec 100 millions de tonne de bauxite par an comme vous l’annoncez.

    Que disent les Experts qui ont écrit les conclusions du Rapport définitif de l’Évaluation Stratégique Environnementale et Sociale (ESES) du secteur minier présenté en Avril 2016 ?
    Ils affirment preuve à l’appui que l’industrie minière Guinéenne consomme de grandes quantités d’eau pour les traitements hydrométallurgiques et autres activités de process, pour l’arrosage des pistes, le nettoyage des engins, les besoins domestiques.

    À Sangarédi, la CBG prélève ainsi 4500 m3/jour dans le fleuve Kogon dont 70 % pour satisfaire les besoins domestiques de la ville minière.

    À Kamsar, les besoins en eau, sont de 2400 m3/jour pour le seul dispositif de récupération des poussières.

    Les prélèvements dans les cours d’eau et les nappes alluviales pourraient ainsi conduire, en période d’étiage, à des situations critiques pour tout le milieu aquatique et compromettre dangereusement la satisfaction des besoins en eau des communautés. Ce qui amène les compagnies à prévoir des réservoirs collinaires (cas de GAC sur le fleuve Tinguilinta).

    Les Ẻvaluateurs affirment que les grands sites miniers laissent une empreinte définitive sur la topographie et le paysage, en creux (pits) ou en relief (haldes de stériles). Ces bouleversements géomorphologiques s’accompagnent d’un risque d’instabilité des versants, accentué par la présence de zones rendues stériles, une préoccupation qui peut subsister bien après la fermeture du site.

    Il se trouve que le remblaiement des pits est rarement envisageable pour des raisons économiques. Il n’en demeure pas moins qu’un soin particulier doit être porté à réhabilitation des sites (reprofilage, terre végétale, plantation & semis) au fur et à mesure de leur exploitation.

    Toutes ces préoccupations majeures ne sont pas du tout de moi. Mais des Experts qui ont écrit le rapport définitif corrigé et revu après l’evaluation du secteur minier Guinéen en 2016 !

    Si vous nous prenez pour des idiots au sujet des graves dangers qui attendent le développement vertigineux de la bauxite dans le corridor de Boké, vous ferez mieux de vous détromper dans le discours sur les projections actuelles de l’extraction et l’exportation de la bauxite de Boké.

    CONCLUSION:

    Les choix stratégiques actuels du Gouvernement par rapport à l’évolution actuelle du secteur agricole, de la pêche, de l’élevage et de l’industrie manufacturière Guinéenne ne conduiront ce pays que vers des lendemains incertains.

    L’ANAIM peut continuer d’applaudir des politiques minières qui ruinent l’environnement à Boké, jusqu’au jour où les populations de cette Préfecture lui réclameront des comptes pour l’accès à l’eau potable, aux ressources en eau indispensables pour l’activité agricole et pastorale. La suite, on la verra.

    Grand merci pour cette belle interview et bonne journée Monsieur le Directeur Général de l’ANAIM.