Kankan: au cœur de l’histoire des Sèrès et de la Mamaya, un binôme culturel au service du développement local (Reportage)

21 octobre 2017 16:16:33
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La Mamaya, loin d’être n’importe quoi ou de la démagogie comme insinuent souvent certaines personnes, est plutôt cette célèbre danse traditionnelle née il y a 70 ans à Kankan. Au cœur de ce patrimoine culturel, qui fait la renommée de la ville de Kankan, il y a les Sèrès ou Sèdès (regroupement des jeunes hommes et femmes de même âge).

Pour comprendre ce que c’est que la Mamaya et tous ses contours, la rédaction locale de Guineenews.org s’est intéressée au sujet. A travers ce reportage grand format, nous avons cherché à comprendre entre autres : comment est née cette danse, l’implication des Sèrès dans son organisation et les retombées socioéconomiques qu’elle apporte à la ville de Kankan.

A cet effet, nous avons bénéficié de la contribution assez louable des sages à travers la coordination des Sèrès de Kankan et de certains griots, notamment ceux de la grande famille de Sididou.

 

 

Les Sèrès et la danse Mamaya à Kankan sont intimement liés voire indissociables bien que le premier soit ancien d’environ deux siècles que la seconde. A Kankan, l’organisation de la Mamaya est exclusivement réservée aux Sèrès.

Comment sont nés les Sèrès et la Mamaya à Kankan ?

Le nom Sèrè vient du Maninka «Sèdè ou Sêdê», diminutif de Sèdondê, qui signifie littéralement, groupe d’âge ou association d’hommes et de femmes du même âge, enseigne-t-on. Selon le président de la coordination des Sèrès de Kankan, Mohamed Lamine Kaba dit ‘’Ringo’’, c’est feu M’Bemba Alpha Kabinet Kaba qui initia ce genre d’organisation en 1751 après son long séjour de Timbo (Fouta Djallon).

«L’organisation des jeunes hommes et femmes en Sèrès fut initiée pour la première fois à Kankan, par feu M’Bemba Alpha Kabinet Kaba en 1751. Après son retour du Fouta, il mit en place ces groupes d’âge pour non seulement assurer la sécurité de la cité qui faisait l’objet d’attaques de mécréants, mais aussi s’investir dans les travaux d’intérêt public », explique M. Ringo Kaba.

Et depuis, Kankan a connu cinq Sèrès qui organisent à tour de rôle la Mamaya pour un mandat de 3 à 5 ans. Il s’agit des Sèrès: Sandiya ya (Sèrè du fondateur), Hêrêmakönön ya, Doudiya ya, Djamanadiya ya et Dandiya ya. L’appartenance à ceux-ci est fonction des âges, un critère qui ne tient pas rigueur des griots (Nyamakala) et des non-autochtones de Kankan.

Selon Mohamed Lamine Kaba, «les griots et les non autochtones ont la liberté d’adhérer à l’un des cinq (5) Sèrès de leur convenance. D’où le vocable Nabaya (La bienvenue à tous) qui colle à la ville de Kankan depuis», explique-t-il.

Quant à la Mamaya, elle est cette danse au rythme majestueux traditionnellement dansée en groupe d’hommes et de femmes, d’une même classe d’âge (Sèrè), habillés en grand boubou blanc ou bleu-ciel communément appelé Bââ dans deux cercles séparés. Elle tirerait ses origines de l’ex-Soudan français, actuelle République du Mali, à travers les convoyeurs qui venaient chercher leurs marchandises qui transitaient à Kankan à travers le chemin de fer Conakry-Niger.

Le nom Mamaya dériverait de Mama yé yan en maninka, qui signifie ‘’Mama est là’’. Mama étant, selon Moussa Dioubaté de la grande famille de griots de Sididou à Kankan, le nom d’une diablesse qui, ayant pris goût aux répétions de Sidi Karamo, se serait plainte face à la non citation de son nom comme les autres.

«Mama fut une diablesse qui assistait aux répétions du balafoniste Sidi Karamo. Par le fait que celui-ci citait plusieurs noms dans ses chansons en l’omettant, Mama s’est plainte. Et c’est pour corriger ce tort causé à la diablesse Mama, que le griot Sidi Karamo a introduit son nom dans ses chansons en disant en maninka : Mama yé yan qui signifie Mama est là. D’où la déformation de Mamaya », explique-t-il.

La Mamaya et le Carrefour Chérifoula, le Site officiel qui abrite chaque année cette  grande danse

Le choix du Carrefour Chérifoula pour l’organisation de la Mamaya à Kanakn s’explique par l’immensité, l’étendue de cet espace public à l’époque.

«Bien avant le Carrefour Chérifoula, d’autres grands espaces du centre-ville de Kankan ont accueilli la Mamaya. Et le choix porté sur le site de Chérifoula est justifié par l’explosion de la démographie. Ce sont d’ailleurs des griots comme Babadjan ou Djanka Diabaté qui ont en quelque sorte collé la Mamaya au Carrefour Chérifoula à travers leurs chansons », a précisé Lamine Kaba.

Selon lui, une délocalisation prochaine de l’organisation de la Mamaya du Carrefour Chérifoula n’est pas à exclure. Ce site bien qu’historique, est actuellement devenu exigu en raison bien sûr de l’engouement sans cesse croissant des populations pour cette danse, devenue aujourd’hui le veritable patrimoine culturel duquel toute la cité historique et religieuse de Kankan-Nabaya s’identifie.

«Avec l’accroissement rapide de la démographie et la grande affluence qui attire les ressortissants ainsi que les touristes étrangers venus des quatre coins du monde autour de la Mamaya, nous pensons à délocaliser l’organisation du Carrefour Chérifoula. Ce lieu devient trop petit et il va falloir réorganiser tout cela pour tirer d’avantages de profits sur le plan financier », a-t-il souligné.

Comment les Sèrès se sont-ils vus impliquer dans l’organisation de la Mamaya ?

A en croire les témoignages de Mohamed   Lamine Kaba dit ‘’Ringo’’, c’est à la suite de longues tractations entre les jeunes d’alors, la notabilité de Kankan et les colons sous l’égide d’El hadj Danso Youssouf et de Bandjan Sidimé que l’accord d’organiser la Mamaya fut trouvé avec la responsabilisation des Sèrès.  «Kankan étant une cité fortement islamisée, la notabilité s’était opposée à l’idée d’organiser la danse. Mais il a fallu l’implication d’El hadj Danso Youssoufou et du cuisinier des colons blancs d’alors Bandjan Sidimé au nom de la jeunesse, pour que les notables acceptent l’organisation de la danse Mamaya à Kankan à partir de 1947. C’est ainsi que les groupes du même âge (Sèrè) ont vu leurs responsabilités engagées dans l’organisation de la Mamaya dans le respect strict de certains principes dont la sécurité de la cité, les travaux d’utilité publique et le respect des heures de prière entre autres », explique M. Ringo.

A tour de rôle, les cinq Sèrè, à savoir : Sandiya ya, Hêrêmakönön ya, Doudiya ya, Djamanadiya ya et Dandiya ya, occupent la place publique (Bara) pour un mandat de 3 à 5 ans. Et à cette occasion, chaque Sèrè, en plus de l’organisation de la danse pendant les fêtes de Tabaski, réalise aussi certaines actions au profit de la communauté.

Quelles sont les retombées de la Mamaya pour la ville de Kankan ?

C’est à partir de 1999 que la Mamaya, en plus de son aspect réjouissance, est devenue un instrument de mobilisation de fonds en faveur du développement local à Kankan. Depuis cette date, les Sèrè, sous la bannière de la Mamaya, ont réalisé plusieurs actions, dont entre autres : les portiques de bienvenue aux entrées de la ville, 42 salles de classe; une morgue avec des chambres froides à l’hôpital régional ; un hangar et 24 latrines à la Grande mosquée ; du matériel de sonorisation et des tentes et un centre de santé moderne au quartier Korialen (en projet).

C’est au regard de toutes ces réalisations que des voix s’élèvent pour protester contre les affirmations selon lesquelles la Mamaya, c’est de la pagaille ou n’importe quoi. En tout cas, selon Djély Moussa Dioubaté, la Mamaya est un patrimoine culturel qui est en train de booster le développement local à Kankan.