jeudi, 30 mars 2017, 02:36 GMT

En Guinée pour les fêtes de fin d’année, Kabinet Komara, actuel Haut Commissaire de l’Organisation pour la mise en  valeur du fleuve Sénégal (OMVS) et ancien Premier ministre guinéen, a bien voulu accorder un entretien exclusif à votre quotidien électronique en début de semaine. A notre micro, il a fait le bilan de l’année 2016 de son organisation, il en a dressé les perspectives et s’est exprimé sur d’autres sujets passionnants. Lisez !

 

Guineenews: faites-nous le bilan des activités de l’Organisation de la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) durant l’année 2016.

 

Kabinet Komara: un bilan est un peu trop prétentieux de ma part mais je dirai que l’Organisation a atteint une consécration internationale puisque nous avons été classés en 2016 comme le meilleur organisme de bassin au monde parmi les deux cent trente qui existent au niveau mondial. Cette consécration nous impose d’énormes charges. C’est une chose d’atteindre un niveau et c’est une autre de s’y maintenir. Trois principes ont convaincu la communauté internationale pour cette reconnaissance à savoir en premier lieu, la qualité des projets que nous mettons en place (dans le domaine de l’irrigation, de la navigation, etc) ; en deux la qualité de la gouvernance qui est basée sur le consensus ; et le troisième, qui est le plus important, est que chez nous, tous les ouvrages que nous mettons en oeuvre sont des ouvrages communs. Un barrage construit dans un pays membre appartient à tous les quatre Etats qui le financent et le gèrent en même temps. Au titre sectoriel, nous avons lancé dans le domaine de l’énergie, la construction d’un troisième barrage au Mali qui va faire 140 mégawatts. Dans l’agriculture, nous avons lancé le programme d’irrigation dans les quatre Etats. Au niveau de la santé, nous avons apporté un programme de soutien dans la lutte contre la bilharziose et le paludisme en faisant une distribution de moustiquaires dans les quatre pays et en formant le personnel au niveau local dans tous les pays le long du bassin pour lutter contre les maladies qui ont pour cause l’eau. Au niveau écologique, nous avons engagé un ensemble d’activités pour protéger les têtes de source, pour faire en sorte que les terres ne soient pas ravinées, pour faire en sorte que les espaces humides qui servent de refuge aux différentes espèces animales fauniques et autres soient respectées. Au-delà, nous avons engagé un grand projet de mise en valeur du bassin guinéen et ce programme se concrétisera de manière plus réelle en 2017.

 

Guineenews: quelles sont les perspectives de l’OMVS pour ses pays membres en 2017?

Kabinet Komara: l’OMVS a été créée en 1972 par les trois premiers pays : le Mali, le Sénégal et la Mauritanie. La Guinée ne l’a rejointe qu’en 2006 avec pour objectif, que les eaux du fleuve Sénégal soient gérées de manière à favoriser l’agriculture, la production d’énergie, l’écologie  et la navigation. Nous avons un programme de près de 4 milliards de dollars d’investissement sur les cinq prochaines années, dont le gros va être dans l’énergie et dans l’agriculture dans les quatre pays. Au titre de ces activités, 2017 connaîtra un grand bond car dans le bassin guinéen, nous avons déjà identifié trois sites qui vont faire 600 mégawatts et le plus gros site est celui de Koukoutamba situé à côté de Tougué, qui fait 300 mégawatts et qui va être le deuxième plus grand barrage de l’Afrique de l’ouest après Souapiti. Il coûtera 800 millions de dollars. L’appel d’offres a été lancé le 15 décembre dernier et nous espérons que les négociations vont aboutir à la mise en place du financement pour que les travaux puissent démarrer, si tout va bien, en fin d’année 2017. Cela va être un acte majeur et le projet sera géré par une société qui, pour la première fois, sera basée en Guinée mais qui appartiendra aux quatre pays. La Guinée va connaître une vraie retombée de sa participation à l’OMVS pour la première fois car il va y avoir des travaux complémentaires tels que le bitumage de la route Labé-Tougué, Tougué-Dinguiraye-Siguiri avec la construction du pont sur le fleuve Bafing et ensuite l’interconnexion de ces barrages avec les trois pays : le Mali, la Mauritanie et le Sénégal. Une ligne va être tirée de Koukoutamba jusqu’à Manéah pour passer dans le troisième site appelé Bouréyah. Nous allons terminer le choix de trois sites de micro-barrages situés dans le bassin guinéen et dont le financement va permettre de réaliser l’électrification rurale. Dans le domaine agricole, il y a un programme au profit des quatre Etats que nous appelons Programme de Gestion Intégrée des Ressources en eau (PGIE) et du côté guinéen, nous avons identifié un certain nombre de terres qui vont être aménagées et qui vont servir à la production rizicole de façon à faire face à une partie du déficit alimentaire rizicole. Dans le secteur de la Pêche, on vient de terminer une étude de caractérisation pour déterminer la nature, la capacité et le potentiel de pêche en Guinée, particulièrement dans le bassin guinéen dans les eaux du fleuve Bafing où d’énormes quantités de poissons ont été mises en évidence. Un autre grand projet qui sera lancé en 2017 est l’observatoire régional des massifs du Fouta-djallon qui sera implanté à Labé. Nous sommes en négociation avec la CEDEAO pour qu’elle nous confie ce volet. Si le massif du Fouta-Djallon se dégrade, la responsabilité guinéenne va mettre en danger la vie de deux cent millions d’habitants en Afrique de l’ouest car ça concerne le fleuve Niger, le fleuve Gambie, le fleuve Sénégal, tous les fleuves qui arrosent la Sierra Léone, le Liberia, une partie de la Guinée-Bissau.

 

Guineenews: la Guinée enregistre un problème en desserte d’eau. Que prévoit l’OMVS pour remédier à cela?

Kabinet Komara: le volet eau nous intéresse mais dans la partie du bassin c’est-à-dire les villages et les villes qui sont sur le long du fleuve Sénégal. Nous avons identifié des zones dans lesquelles nous allons pratiquer de l’adduction d’eau et nous l’avons déjà fait à Mamou et dans les zones de Dounet. Cette année, nous allons commencer par deux autres localités.

 

Guineenews: est-ce-que les villes à l’intérieur de la Guinée et la capitale Conakry vont bénéficier d’une assistance de l’OMVS?

Kabinet Komara: certainement, car les retombées sont multiples. Si l’OMVS produit du courant en quantité suffisante, le principe est que l’hôte du barrage doit avoir la plus grande partie de l’énergie produite même si le barrage appartient à tous les pays. Donc le barrage de Koukoutamba va être construit en Guinée. Et comme la Guinée prévoit de mettre en place un réseau qui va couvrir tout le pays, une partie de cette énergie va se retrouver dans certaines villes car le courant sera réparti en fonction du réseau. Deuxièmement, des actions de formation en environnement, en halieutique et dans la gouvernance sont programmées et nous réunissons les experts de différents Etats pour le faire. Nous expliquons aux communautés locales les méthodes culturales modernes, la santé, l’écologie; nous comptons lancer des compétitions scientifiques en matière de la recherche environnementale sur certains défis écologiques que nous avons.


 

Guineenews: la Guinée est en marche vers l’industrialisation, un progrès qui présage la pollution de certains cours d’eau. Avez-vous échangé avec le gouvernement guinéen sur leur préservation?

Kabinet Komara: le changement climatique, l’industrialisation ainsi que l’urbanisation constituent des menaces pour des ressources en eau et ces menaces sont d’ordre qualitatif et quantitatif. D’ordre quantitatif car il faut protéger les têtes de source pour que les eaux ne s’épuisent pas et qualitatif, parce que nous avons un système de mesure de la qualité de l’eau depuis la source jusqu’à l’embouchure. Régulièrement, nous déterminons les différents éléments qui dénaturent la qualité de l’eau, que ça soit à partir de l’agriculture parce que les engrais mal utilisés charriés par l’eau de pluie se déversent dans le fleuve. L’exploitation artisanale de l’or le long du fleuve avec l’utilisation des produits prohibés tels que le cyanure et le mercure, a des conséquences sur la qualité de l’eau. L’OMVS travaille avec les différents responsables des Etats traversés par le fleuve et les accords sont entre nous pour que des mesures soient prises pour le suivi de la qualité de l’eau. L’eau peut être un danger pour les populations. Quand il y a des crues violentes, ça détruit les cultures et les habitations. Nous avons des systèmes  par lesquels nous passons des programmes télévisés dès le mois de juillet tous les vendredis à travers lesquelles, les populations riveraines voient le niveau du fleuve à différentes étapes et dès que la côte d’alerte est atteinte, les populations sont informées et les mesures d’évacuation et de protection sont prises.       

 

Guineenews: est-ce que les îles périphéries du fleuve Sénégal sont menacées par l’avancée de la mer?

Kabinet Komara: oui et non, l’OMVS a été l’organisation qui a réagi en premier lieu contre les changements climatiques puisque dans les années 1970, il y avait une grande sécheresse en Afrique de l’ouest, le fleuve Sénégal commençait lui-même à tarir et les eaux salées remontaient à l’intérieur de la terre jusqu’à 300 kilomètres. Les autres pays se sentant en danger se sont réunis pour créer l’organisation et le premier barrage a été construit à l’embouchure du fleuve à 30 kilomètres à Diama, a stoppé la remontée des eaux salées en créant un plan d’eau qui a stocké de l’eau potable. Et c’est de là que 150.000 hectares de terres sont irrigués, le barrage qui a été construit à l’embouchure du fleuve a stocké suffisamment d’eau et à partir de celle-ci, l’OMVS approvisionne à 50% la ville de Dakar et à 100% la ville de Nouakchott. Il y a des îles à l’intérieur du fleuve qui sont menacées par la baisse drastique du niveau du fleuve.    

 

Guineenews: parlez-nous de la paix bleue.

Kabinet Komara: il est apparu aujourd’hui que les grandes menaces qui planent sur la planète, les grands conflits futurs naîtront à cause du conflit d’eau. Quand un cours d’eau va d’un pays à un autre et que les populations des pays en amont construisent des barrages, font des irrigations pour priver les populations qui sont en aval de cette eau, celles-ci ne resteront pas les bras croisés. Quand on voit les besoins immenses en irrigation, en adduction d’eau, en industrie, en production d’électricité, on est en droit de se dire que si les gens ne se réunissent pas pour coopérer et tomber d’accord sur un usage mutuel de ces eaux communes, naturellement il va y avoir des conflits. D’où donc l’initiative qu’on appelle la paix bleue qui consiste à faire en sorte que l’eau soit un facteur de paix et de coopération plutôt qu’un facteur de conflit. Et l’OMVS est citée comme modèle au niveau mondial et les Nations unies viennent de passer une déclaration soutenue par l’initiative du Sénégal basée sur l’expérience de l’OMVS pour dire que le monde doit s’engager à faire en sorte que les eaux transfrontalières souterraines ou de surface, soient désormais considérées comme des zones de paix, de négociation et de partage. Que ces zones soient préservées pour toute l’humanité et non pour certains qui ont les moyens d’y accéder et les détourner.

 

Guineenews: merci M. pour votre disponibilité

Kabinet Komara: je vous remercie également

 

Entretien réalisé par Cheick Alpha Ibrahima Camara

Cheick Alpha Ibrahima Camara

Correspondant à Kamsar, Basse Guinée. Téléphone : +224-669-153-059

Cheick Alpha Ibrahima Camara