jeudi, 30 mars 2017, 02:47 GMT

fayaDans cette interview accordée à votre quotidien en ligne, Dr Faya Millimono, président du Bloc Libéral (BL) aborde sans détours l’actualité politique, l’inculpation du lieutenant Aboubacar Sidiki Diakité, alias ‘’Toumba’’, les cas Dadis et Sékouba Konaté, la violation de constitution par la classe politique, les affrontements entre populations et forces de l’ordre ayant fait deux morts à Guéckédou et le dernier rapport sur le système éducatif guinéen, entre autres. Lisez :

 

dr-faya-milli-et-guineenewsGuinéenews : Dr Faya, l’actualité reste marquée par l’inculpation du lieutenant Toumba Diakité, l’ex-aide du camp du capitaine Dadis. Quels commentaires en faites-vous ?

 

Dr Faya Millimono : je dirais que l’arrivée à Conakry de Toumba est un pas dans la bonne direction. Parce que Toumba a été un personnage clé des événements qui ont émaillé notre pays, le 28 septembre 2009 et le 3 décembre 2009. Sauf que lorsque nous observons et écoutons le discours officiel par rapport à l’inculpation de Toumba, on a l’impression qu’on nous parle de l’inculpation de Toumba que par rapport au rôle qu’il aurait joué le 28 septembre 2009. Or, Toumba Diakité n’était pas en exil parce qu’il a participé aux événements du 28 septembre 2009. Il y a beaucoup de gens qui ont été inculpés pour les mêmes événements, qui sont à Conakry et qui sont à des hautes fonctions. Toumba est allé en exil parce qu’il a tiré sur le capitaine Moussa Dadis Camara qu’il a laissé presque mort. Et il y a eu des morts sur place ce jour. Donc si Toumba Diakité doit être inculpé, c’est non seulement pour le rôle qu’il a joué lors des événements du 28 septembre, les Guinéens ont besoin de savoir mais également le rôle qu’il a joué le 3 décembre 2009 pendant l’attentat contre le capitaine Dadis. Autre chose que nous disons par rapport au cas Toumba, c’est qu’on a l’impression qu’il y a deux poids deux mesures. Si, avant Toumba, il y a eu beaucoup d’autres inculpés par rapport au 28 septembre et ceux-là ne sont pas en détention, on a l’impression qu’il y a un acharnement sur la personne de Toumba. Il faut que la loi soit la même pour tout le monde. Si Toumba doit être maintenu aujourd’hui en détention préventive, il faudrait que tous ceux qui sont inculpés le soient. C’est ce qui peut démontrer, aux yeux de l’opinion, que la justice est en train de traiter tous les prévenus de manière égale. Ceci est extrêmement important. Et la dernière chose que je vais dire, c’est que nous avons des inquiétudes par rapport à sa sécurité. Parce qu’on se souvient de la mort dans un centre de détention de son frère quand il était en exil. Et ce dossier n’a jamais été élucidé. Maintenant que Toumba est là, est-ce que ceux qui n’ont pas intérêt à ce que la vérité soit connue sur les événements du 28 septembre 2009, sur les événements du 3 décembre 2009, ne vont pas intenter à sa vie. Là-dessus, il faut que nous insistions, pas par les mots, mais par les actes, pour qu’il ait véritablement une sécurité pour Toumba et pour tous ceux qui connaissent une part de vérité par rapport à ces événements.

 

Guinéenews : à votre avis, faudrait-il que le capitaine Dadis rejoigne Toumba en prison?

 

Dr Faya Millimono : bien sûr, si on veut que tous ceux qui ont été inculpés soient en prison, il faut faire rentrer tout le monde pour que les gens subissent le même traitement.

 

Guinéenews : pensez-vous que cela fera avancer le dossier du 28 septembre 2009 ?

 

Dr Faya Millimono : ça va faire avancer parce qu’il faut que nous démontrions que la Justice peut s’occuper d’un dossier en le traitant de la manière la plus légale par une décision qui peut s’appliquer à tout le monde. S’il y a eu des gens à qui nous avons des reproches à faire par rapport à ce dossier et qui ont été inculpés, tous doivent être à Conakry et l’Etat doit s’engager à assurer la sécurité de tout le monde. C’est une condition indispensable à la manifestation de la vérité par rapport au dossier du 28 septembre 2009. Si l’Etat, par contre, a des difficultés d’assurer la sécurité de tout le monde, on se demande pourquoi Dadis par exemple est toujours maintenu à Ouaga. Pourquoi on ne pourrait pas le faire venir ? Si on a peur qu’il pourrait y avoir un problème de sécurité, il faudrait alors que l’Etat s’adresse aux organisations bilatérales ou multilatérales pour apporter de l’aide en vue d’assurer la sécurité de tout le monde pour permettre la manifestation de la vérité.

 

Guinéenews : les affrontements entre les jeunes et les forces de l’ordre à Guéckédou dont vous êtes originaire ont fait 2 morts cette semaine. Qu’en savez-vous ?

 

Dr Faya Millimono : c’est une situation qui a un fond politique parce qu’il faut le dire, l’acteur principal qui est l’ex-maire de Koundou, Fara Désiré Koundouno, est l’un des personnages les plus populaires et les respectés à Guéckédou. Il a même été candidat du RDIG à l’uninominal aux élections législatives de 2013. On peut dire, en tout cas à Guéckédou que je connais, qu’il était le vrai vainqueur de cette consultation. Mais les élections étant toujours émaillées de fraudes dans notre pays, quelqu’un d’autre a été déclaré vainqueur. Mais ceux qui ont procédé à la falsification éventuelle de ces résultats, savent la popularité du monsieur à Guéckédou. C’est pourquoi depuis 2013, le pouvoir du président Alpha Condé et le RPG sont en train de chercher à l’avoir de leur côté. Il y a eu beaucoup de pressions qui ont été faites, on l’a invité à Conakry pour lui faire des propositions, etc. Il n’a pas changé de camp. Si nous sommes en train de construire une démocratie, quoi de plus normal que chacun ait le droit de faire, en toute connaissance de cause, son choix. Alors, puisqu’il n’a pas accepté de changer, on a commencé à persécuté sa famille. Le premier cas que nous avons observé, il faut le rappeler, pour votre média qui est très respecté, a dû couvrir ces événements-là, ça concernait sa femme qui était la proviseure du lycée de Koundou, très appréciée, aussi bien par les élèves, les enseignants que par les parents d’élèves. C’est une fonction qu’elle a occupée pendant plus de dix ans. Elle est ancienne de l’école normale supérieure de Manéah. Et on peut dire aujourd’hui que parmi les produits au service de l’éducation nationale, les mieux formés sont les sortants de l’école normale supérieure. Alors cette pauvre femme a été démise de ses fonctions, ça avait même provoqué la réaction des parents d’élèves, tous bords confondus et les élèves également. Cela n’a pas amené Désiré à changer de camp. Il y a eu des inspecteurs qui ont débarqué de Conakry et de N’Zérékoré, qui n’ont trouvé aucun problème dans sa gestion. Mais puisqu’il fallait coûte que coûte lui trouver un défaut pour l’écarter, il y a eu une dernière inspection qui couvrait d’ailleurs à peu près la même période que l’inspection qui est venue de Conakry. Celle-là était locale au niveau de la préfecture de Guéckédou. Le rapport, quand vous le lisez, j’enverrai le rapport que je mettrai à votre disposition, vous constaterez que c’est plus politique que juridique. C’est ce rapport là qui a mis en cause la gestion de la collectivité de Koundou. Et dans le même rapport, on a mis en cause quatre autres collectivités de Guéckédou, notamment la commune urbaine de Guéckédou, Fanghamadou, Ouendé et Nongoa, en plus de Koundou. Mais curieusement, c’est seulement le cas de Koundou qui a connu une évolution que nous connaissons. Premièrement, Désiré a été relevé de ses fonctions pour ‘’faute lourde’’. Tous les autres maires sont restés en place parce qu’ils sont du RPG.  Et parmi les trois qui ont été mis en cause à Koundou dont le receveur, le Secrétaire général et le Maire, il y a un seul qui a été poursuivi, c’est le Maire. Ce qui est plus grave dans le dossier, c’est que le préfet de Guéckédou s’est senti capable d’ester en justice contre un élu. De par la loi, un préfet ne pas ester en justice contre un élu. Si le préfet a envoyé une mission qui a constaté des malversations, il renvoie un rapport à son département de tutelle qui examine les faits, s’il juge que les faits sont suffisants pour intenter une poursuite, il s’adresse à l’agent judiciaire de l’Etat qui intente la poursuite au nom de l’Etat. Mais dans une République comme la nôtre, on a l’impression que certains se comportent comme s’ils étaient dans un empire.

 

Guinéenews : est-ce que vous avez un problème avec la procédure parce qu’elle comporte des vices de formes ou c’est parce que vous avez la certitude que le prévenu n’a rien fait ?

 

Dr Faya Millimono : premier problème de cette procédure, c’est la qualité même du plaignant. Et lorsque l’instruction a été ouverte, le juge d’instruction a travaillé sur le dossier pendant près de huit mois. Et pendant tout ce temps, il n’a produit qu’un procès verbal de carence. Autrement dit, le préfet qui a porté plainte contre Désiré n’a pas osé venir répondre aux questions du juge d’instruction pour donner la preuve de ses allégations. Tout cela existe dans le dossier. Logiquement, au vue de tout cela, nous ne pensions pas que ça devait aller au jugement. Mais, le juge de paix qui est à Guéckédou, qui est aux ordres, a dit malgré tout, il faut aller au jugement. On va au jugement, l’avocat de M. Désiré est à Conakry, quand il se déplace ce sont des frais. Il s’est déplacé trois fois et trois ça été reporté. Parce que le préfet qui est le plaignant et son avocat ne sont pas là. Il a fallu que certaines personnes appellent directement le ministre de la Justice pour dire, du point de vue de la procédure, on ne peut pas accepter qu’on reporte une audience trois fois consécutivement à cause d’une seule partie. C’est ce qui a permis de faire avancer ce dossier. Et finalement, on a déclaré Désiré et les deux autres coupables. Ils ont condamnés à 3 ans de prison et au paiement d’une amende de 5 millions de francs pour chacun ainsi que le remboursement des montants dont le détournement leur est reproché. Immédiatement, l’avocat de Désiré a fait appel. En pareille circonstance, ce que nous profanes en la matière nous savons, c’est que si l’appel est enregistré pour quelqu’un qui était libre quand le jugement a été rendu, on suspend l’exécution de la décision du juge jusqu’à ce que la procédure d’appel soit terminée. Mais dans le cas de Désiré, juste après l’enregistrement de l’appel, les gendarmes qui étaient mobilisés en grand nombre, on est même allé prendre des agents à Kissidougou et à Macenta tellement que le dossier a attiré l’attention de la population de Guéckédou. C’est en ce moment-là que les gendarmes ont lancé des gaz pour disperser les gens. Et c’est dans ce tohu-bohu là qu’ils se sont saisis de Désiré et l’un des prévenus pour les mettre dans un pick-up direction, Kissidougou. Je trouve que cela n’est pas une manière républicaine d’arrêter quelqu’un. Ce qu’ils ont fait ressemble un peu à un kidnapping. Je trouve que ce sont des crimes politiques qui sont en train d’être commis. Nous, nous disons que c’est un acte politique qui est en train d’être posé. Et c’est très dangereux pour notre pays. Parce que le combat que nous menons, c’est pour la démocratie dans le pays, c’est pour la construction d’un Etat de droit. Et lorsque nous vivons ce genre de scène, malheureusement, il se trouve que l’image du pays qui est ternie parce que nous avons déploré la mort de Guinéens. Il y a des gens qui sont dans un état très grave aujourd’hui. Je vais profiter de votre média pour présenter mes condoléances aux familles des victimes et souhaité prompt rétablissement à ceux qui sont aujourd’hui dans un état grave.

 

Guinéenews : il y a eu combien de blessés au total ?

 

Dr Faya Millimono : ce matin même (ndlr : jeudi 16 mars 2017) lorsque je suis arrivé ici, c’est un des journalistes qui sont sur place à Guéckédou qui venait de quitter l’hôpital qui m’appelait pour me dire combien de personnes étaient actuellement à l’hôpital dans un état grave. Il y a deux personnes dont un jeune qui a reçu trois balles et une nourrisse qui a eu également trois ou quatre balles dans le corps. Il est question de l’évacuer parce que le chirurgien de la préfecture trouve qu’ils n’ont pas l’appareillage nécessaire pour procéder à l’opération, sinon sa vie pourrait être perdue.

 

Guinéenews : toutes les manifestations en Guinée ont toujours enregistré  des morts et jamais les auteurs des tueries ne sont connus… ?

 

Dr Faya Millimono : C’est bien une faiblesse de la Justice, c’est une faiblesse de l’Etat dans son ensemble. Nous vivons une impunité qui ne dit pas son nom et qui fait qu’aujourd’hui, nous vivons un phénomène très dangereux qui ternit davantage l’image de notre pays. Les Guinéens, de plus en plus, ne croient pas en la Justice parce qu’elle n’a jamais été véritablement dite. Et les gens se voient en droit de se faire justice eux-mêmes. Vous suivez les scènes où des Guinéens vont dans les centres de détention pour prendre les prévenus et en faire des saucisses. Ce sont des choses, si nous les vivons, c’est parce que l’Etat a cessé de fonctionner, la Justice n’est pas en train de faire le travail qu’il devait faire. Si nous ne changeons pas cette réalité, on peut se trouver devant des situations encore plus graves.

 

Guinéenews : revenons un peu sur le cas Désiré, êtes-vous contre la procédure parce qu’elle a été biaisée ou parce qu’il n’y a pas eu de preuves formelles contre lui ?

 

Dr Faya Millimono : en fait, je respecte toute procédure de la justice. C’est une procédure que j’ai suivie et donc tous les éléments au dossier, je les détiens. Donc, c’est non seulement le caractère politique de la procédure qu’il faut déploré parce que si nous voulons réellement construire un Etat de droit, il faut que la Justice cesse d’être instrumentalisée par l’Etat. Vous voyez les procès à Conakry. Quand il s’agit des militants de l’opposition, la Justice est tout de suite là. On s’acharne, tout est en place pour venir avec une liste de condamnations. Mais quand il s’agit des violations quotidiennes des droits, on n’a jamais entendu la Justice. En réalité, si nous ne respectons pas les procédures, nous ne disons pas le droit. Si moi, je n’ai pas la qualité d’ester en justice contre quelqu’un, dès lors que je le fais et on engage la procédure, en acceptant que ça soit moi qui sois le plaignant, c’est déjà faussé. Nous avons un cas actuellement, lorsqu’on a adopté la loi à l’assemblée nationale. Il n’y a que trois voies pour saisir la Cour Suprême. Tout le monde n’a pas la qualité de saisir la Cour Constitutionnelle, soit, c’est le président qui le fait, constitutionnellement parlant ou alors dix députés qui peuvent saisir la Cour Constitutionnelle ou encore, l’INDH au nom des gens qui la saisissent. Alors si tout le monde avait le droit, nous aurions pu aller directement vers la Cour Constitutionnelle. Est-ce que, si on permet aujourd’hui, moi en tant que Faya, président du BL, je fais le recours directement à la Cour Constitutionnelle et qu’on se prononce sur la requête que je vais déposer, il se trouve que c’est un manquement grave à la procédure et n’est pas non plus la construction d’un Etat de droit. C’est ce que nous reprochons à cette procédure.

 

Guinéenews : Dr Faya, le président de la République a récemment reçu, pour une nouvelle fois, le chef de file de l’opposition, Cellou Dalein à Sekhoutourya. Qu’est-ce cela vous inspire?

 

Dr Faya Millimono : d’abord, je ne connais pas le contenu de la rencontre. C’est une rencontre dont tout le monde a entendu parler. Je sais simplement que de plus en plus, il y a un rapprochement entre les deux grandes formations politiques. Dans d’autres circonstances, c’est quelque chose de positive, mais analyser sous un autre angle, il peut être négatif surtout au vue de ce qui sort des ententes qui entraînent les modifications de loi et qui confisquent les droits des uns et des autres.

 

Guinéenews : vous avez été parmi les premiers responsables politiques guinéens à avoir haussé le ton contre l’adoption du point 2 de l’accord politique de 2016 par le parlement guinéen. Vous avez même décidé d’engager un recours auprès de la Cour Constitutionnelle. Ou en est-on ?

 

 Dr Faya Millimono : c’est un débat qui a commencé depuis que nous avons claqué la porte du fameux dialogue au Palais du peuple. Pour une fois, on a vu dans la société guinéenne qu’un débat peut se faire sur des choses sérieuses. Le débat a pris fin momentanément, de manière décevante, à l’assemblée nationale. Mais comme nous l’avions promis, le débat va continuer dans un Palais de justice. A travers mon parti, à travers la Coalition politique pour la rupture (CPR), ainsi qu’à travers le Front national pour la défense des droits des citoyens, nous avons procédé à une saisine de l’INDH. Parce que nous n’avions que deux voies pour faire recours auprès de la Cour Constitutionnelle. Soit on le ferait à travers les députés ou alors on le fait à travers l’INDH. Nous avons opté de le faire avec l’INDH. Et plusieurs entités comme les nôtres ont soumis des saisines auprès de l’INDH. Et à la rencontre que nous avons eue avec le président de cette institution, il nous a rassurés que le recours sera fait au nom de toutes les entités qui ont demandé qu’à travers l’INDH, il soit demandé à la Cour Constitutionnelle de déclarer l’inconstitutionnalité de la loi qui leur est ainsi soumise. Et je peux vous dire que la loi sera attaquée à travers le recours engagé en notre nom par l’INDH. Lire vidéo:http://https://www.youtube.com/watch?v=uSbVIxVMLU8

Entretien réalisé par Fidel Mômou en colaboration avec Sékou Sanoh et Dalanda Bah

Conakry, Guinée, Tél : 224-655-22-22-39

Guilana Fidel Momou