Guerre du Liberia : Mouctar Bah (RFI) avec Taylor et les marigots souillés de cadavres

15 novembre 2017 15:15:13
0

Dans un entretien exclusif qu’il a bien voulu nous accorder, ce dimanche à son domicile, le correspondant de l’Agence France Presse (AFP) et de Radio France Internationale (RFI) en Guinée, Elhadj Mouctar Bah, relate les anecdotes les plus inoubliables de sa carrière. Des histoires pleines d’enseignement pour la jeune génération. Il s’agit de la guerre du Liberia qu’il a couverte dans les années 90, alors qu’il était au bureau de l’AFP-Abidjan. Il était loin d’être affecté en Guinée.

Taylor et Prince Johnson, on était très amis

« La guerre du Liberia a éclaté, alors que nous étions à Danané, une ville située à la frontière guinéenne. Nous étions en reportage avec des amis de RFI et de l’AFP sur les matières premières. Après Gagnoa, Bouaké et Soubré, nous avions décidé d’aller vers l’Ouest à Man et Danané pour les tubercules. Au cours de notre séjour à Danané, je connus un vieux guinéen, Elhadj Khan, qui avait une station Mobil. Ce jour-là, j’étais allé le voir le soir au marché. Vers 17 heures, on a vu plusieurs véhicules rentrer en vitesse à Danané. On demanda ce qui se passait. Les passagers répondirent qu’il y avait des coups de feu entre la Côte d’ivoire et le Liberia. Aussitôt, je me suis retourné à l’hôtel pour alerter mes amis. Nous avons pris le véhicule pour la frontière. A 3 Km de la frontière, des militaires étaient postés au cordon de sécurité. Ils nous ont interdit de passer. On leur demanda la raison. Ils répondirent que ça tirait là-bas. On insista de nous laisser passer. Refus catégorique. C’était le 24 décembre 1989 à 17heures. C’était le coup de pioche de la guerre civile du Liberia et de la Sierra Leone. Avec Charles Taylor, Prince Johnson, Foday Sankhon, et Djibril Diallo de Guinée Bissau, plus des petits lieutenants comme Mamadou Bah de Télimélé. Mais il y avait aussi plusieurs jeunes guinéens enrôlés dans cette rébellion-là, notamment Docteur Barry, originaire de Soumbalako (Mamou), qui faisait office de ministre des affaires étrangères du RUF (Revolutionary United Fron), Dr Deen Diallo, Faya Moussa de Gueckédou, qui faisait ministre de l’intérieur du RUF, Bah Mamadou, chef des opérations militaires du RUF, qui est originaire de Pita…

Si c’est à reprendre, je ne le referais pas

Moi, toute modestie à part, j’étais l’un des journalistes les plus informés de ce qui se passait au Liberia. Parce que chaque fois, je partais au Liberia. Et tous les journalistes qui venaient à Abidjan pour couvrir la guerre du Liberia s’adressaient d’abord à l’AFP- Abidjan, dès leur arrivée à l’hôtel. Et à chaque fois, mon chef disait : « Mouctar, tu connais mieux là-bas, allez-y ensemble ». Je ne faisais pas une semaine à Abidjan. J’étais tout le temps à la guerre. Je m’étais tellement familiarisé avec ces gens, surtout Taylor et Prince Johnson. On était très amis. Parfois, on dormait ensemble. On a tellement sympathisé. Tous les sommets de Yamoussoukro sur la Sierra Leone, du premier sommet au quatrième, c’est moi qui couvrais ça avec Houphouët Boigny pour l’AFP. Charles Taylor venait me voir au bureau. Mamadou Bah venait me voir au bureau. Taibou Bah venait me voir au bureau. Ils me donnaient beaucoup d’informations. Eux aussi avaient besoin de nous pour se faire entendre. Ils m’ont souvent envoyé à la guerre. Au début, j’étais célibataire. Je n’avais pas peur. Pour couvrir une guerre, il faut oser, il faut risquer. La guerre ce n’est pas comme aller à la plage. Parfois, nous dormions sur les arbres ou dans les grottes. Parce qu’on ne pouvait pas dormir dans un village. Si tu dors dans un village, en cas d’éventuelles attaques, les rebelles vont tuer tout le monde. Il arrivait un moment où on n’avait même pas de l’eau à boire, tous les marigots étaient souillés de cadavre. Si c’est à reprendre, je ne le referais pas. Si c’était maintenant, étant père de famille, jamais », a-t-il témoigné, en riant.

Prochainement, l’intégralité de son entretien