Grande interview d’Aboubacar Sylla, porte-parole de l’opposition, sur les sujets brûlants de l’heure

26 décembre 2016 5:05:31
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Dans une interview, le leader de l’Union des forces du changement (UFC), et aussi porte parole de l’opposition a accordé une grande interview à la rédaction de Guinéenews pour parler des grands sujets de l’heure : accord politique, fronde dans les rangs de l’opposition, corruption, préparatifs des élections locales, session budgétaire 2017.

Guinéenews : qu’est-ce qui s’est réellement passé à l’Assemblée Nationale autour du projet de remaniement du code électoral selon les conclusions de l’accord du 12 octobre.

Aboubacar Sylla : il était prévu que le code électoral soit remanié ainsi que le code des collectivités soit adapté selon les conclusions de l’accord politique du 12 octobre 2016. Pour y arriver, nous avons opté pour un projet de loi pour que le gouvernement lui-même en prenne l’initiative et nous avons attendu presque deux mois. C’était déjà avec beaucoup de retard que le projet est finalement arrivé à l’Assemblée Nationale.

Mais à notre grande surprise, lorsque nous avons vérifié le contenu du document déposé, nous nous sommes rendu compte que les dispositions de l’accord politique du 12 octobre n’étaient pas du tout reflétées dans le projet du code électoral et le projet des codes de collectivités locales.

Guinéenews : qu’est-ce qui a été amputé ?

Aboubacar Sylla : au lieu de prévoir la désignation des chefs de quartier suite aux élections communales en se référant aux scores obtenus par chaque liste, que ce soit une liste de parti ou une liste indépendante au niveau des districts et des quartiers, on a prévu tout simplement de faire nommer les chefs de quartiers et de districts par  loi réglementaire. C’est-à-dire c’est l’autorité administrative sans préciser laquelle, ça peut être le préfet, le gouverneur, ça peut être également le ministre de l’administration du territoire qui désignerait en ce moment les chefs de quartiers et de districts. En réalité c’est une formalisation du statut quo actuel qui violait systématiquement l’accord du 12 octobre.

Guinéenews : Qu’a fait l’opposition après ce constat ?

Aboubacar Sylla : nous avons aussitôt convoqué une réunion de l’opposition républicaine pour statuer sur les défaillances de l’Etat et prendre des dispositions énergiques pour faire face à cette violation flagrante de l’accord en dépit de l’engagement personnel du chef de l’Etat.

Entre temps, un échange téléphonique a eu lieu entre le chef de file de l’opposition et le président du comité de suivi de l’application de l’accord du 12 octobre, c’est à dire le Général Boureima Condé. Ce dernier a dit au premier que la version transmise à l’Assemblée nationale n’est pas la bonne, qu’il s’agissait d’une version erronée. Il a ensuite affirmé que la bonne version parviendra très rapidement à l’Assemblée Nationale. Mais il faut dire que ceci nous a inquiété d’autant que, nous avons le sentiment que, soit il s’agit d’une grosse erreur, ce qui serait une incompétence notoire de la part des autorités du ministère de l’administration du territoire, de la part du gouvernement, soit il s’agit tout simplement  de la manifestation d’une guerre de clan au niveau de la mouvance présidentielle. Parce que nous savons des personnes qui sont farouchement opposées à cet accord. Nous attendons donc la suite et nous espérons donc comme l’a dit le ministre, il s’agit d’une erreur mais pas d’une volonté délibérée de saboter, au quel cas nous serons obligé de prendre les mesures qui s’imposent.

Guinéenews : le ministre Boureima Condé aurait nié avoir eu des échanges avec l’opposition sur ce sujet

Aboubacar Sylla : j’ai entendu vaguement parler de cette question mais ce que je sais, après qu’on ait publié sur un site  ces dénégations du général Boureima Condé, une délégation de l’opposition s’est rendue au niveau de son département. Elle a travaillé avec ses collaborateurs et finalement ils ont trouvé un consensus autour de la formulation de ce titre 2 concernant les élections des conseils de quartier et de districts et je pense que tout va rentrer dans l’ordre, en tout cas on s’y attend. De toutes les façons, si ce n’est pas le cas, évidemment on dénoncerait l’accord parce que pour nous, c’est un accord qui contient des dispositions qui sont solidaires et indivisibles. Il n’est pas question qu’on choisit ce qu’on veut, qu’on applique ce qu’on veut et on abandonne le reste.

Guinéenews : l’opposition guinéenne avait donné 72 heures pour corriger « cette erreur », où en est-on aujourd’hui ?

Aboubacar Sylla : je ne suis pas tout à fait au courant aujourd’hui (Vendredi 09 décembre NDLR), mais je pense que les choses doivent rentrer en ordre puisque la formulation a été convenue entre toutes les parties et on est maintenant en train de faire de l’intendance pour corriger le code électoral et le code des collectivités locales, j’insiste sur les deux parce qu’on parle souvent du code électoral mais en réalité le nouveau code des collectivités qui a été également transmis à l’Assemblée a été en mis en cohérence avec le code électoral. Ce qui fait que ce code des collectivités, ne prévoit pas d’élection au niveau des quartiers et des districts qu’elle soit directe ou indirecte.

Guinéenews : à part l’appel téléphonique, qu’est ce que donc le général Boureima Condé a fait en personne pour résoudre cette violation de l’accord politique ?

Aboubacar Sylla : il n’est pas à Conakry, il est à l’intérieur du pays, donc on n’a pas eu de contact physique avec lui mais il y a eu des entretiens et il continue à les avoir avec le chef de file de l’opposition. Il donne des instructions à ses services qui collaborent avec nos propres cadres pour pouvoir donc remettre les choses dans les normes.

Guinéenews : vous avez parlé de guerre de clan au sein du RPG concernant cet accord. N’avez-vous pas peur aujourd’hui que le document qui arrive à l’Assemblée Nationale soit voté contre par des députés de la mouvance présidentielle ? 

Aboubacar Sylla : c’est vrai, s’il n’y a pas de bonne foi, si l’objectif de tout cet exercice qu’on a fait en allant au dialogue, en signant  cet accord, c’est d’arriver à nous tromper encore, à rouler l’opposition dans la farine, si c’est ça l’objectif, évidemment le document va être recalé au niveau de l’Assemblée Nationale parce que la loi électorale et le code des collectivités sont des lois organiques qui ne peuvent être adoptés qu’avec une majorité qualifiée, les deux tiers. Nous avons besoin en tout de 76 députés pour faire passer le texte. Normalement, s’il y a la bonne foi du coté du RPG le texte va passer parce que nos deux groupes parlementaires forment à eux seuls 90 députés sans compter les alliés respectifs. Normalement le texte doit donc passer comme je l’ai dit s’il y a la bonne foi derrière. Nous espérons qu’il n’y a pas un jeu pour faire échouer cet accord.

Guinéenews : pourquoi à votre avis cet accord ne ferait-il pas l’unanimité au sein du RPG-arc-en-ciel ?

Aboubacar Sylla : vous savez, certains se sont rendus compte sur le tas, que cet accord favorise la transparence des élections. Peut être que certaines personnes qui ont des arrières pensées, qui veulent continuer à faire évoluer le pays dans le cadre des fraudes électorales massives, ne voient pas d’un bon œil l’application de ces dispositions de l’accord parce que ne l’oublions pas, il ne s’agit pas simplement dans cet accord d’élections communales, mais il s’agit aussi du fichier électoral. Ce sera la première fois qu’on procédera à un audit complet du fichier électoral guinéen qui va être réalisé par un cabinet indépendant qui sera lui-même recruté par un appel d’offre international. Et l’opposition sera associé à toutes les étapes, depuis la rédaction des cahiers de charges, au recrutement final de l’opérateur jusqu’au dépouillement des offres. Il comporte également d’autres acquis comme l’installation de la haute cour de justice, la libération de certains prisonniers, l’indemnisation des victimes pour ne citer que ceux-là. Je crois que certains ne voient pas tout cela d’un bon œil.

Guinéenews : ne donnez-vous pas raison aujourd’hui à ceux qui disent que l’opposition s’est encore fait avoir ?

Aboubacar Sylla : je ne vois pas où l’opposition s’est fait avoir. Au contraire, c’est le gouvernement qui s’est ridiculisé dans cette affaire parce que ce sont eux qui ont parlé de la transmission d’un document erroné à l’Assemblée Nationale. Donc, nous nous avons attiré l’attention et je crois que nous avons été entendu puisque le gouvernement a fait machine arrière et a décidé de tenir compte de l’accord pour réviser le code électoral et le code des collectivités.

Guinéenews : avez-vous entendu les frondeurs de l’opposition depuis le dépôt du document « erroné » à l’Assemble Nationale ?

Aboubacar Sylla : personnellement non ! De toutes les façons nous avons décidé d’arrêter ces invectives, ces interpellations. Je crois que l’adversaire à combattre c’est le pouvoir. L’opposition n’a aucune raison, aucun avantage à se tirailler, à se déchirer,  à se ridiculiser ou à faire le jeu du pouvoir. Nous avons décidé d’arrêter la polémique pour nous concentrer à l’essentiel, c’est-à-dire se battre pour qu’il y ait une véritable alternance politique de manière à ce que la descente aux enfers des guinéens s’arrête,  de manière à ce que la détresse que vivent aujourd’hui les guinéens s’arrête, et que notre pays renoue avec une vraie croissance économique, une gouvernance plus vertueuse et plus saine qui va permettre aux guinéens d’avoir un meilleur bien être.

Guinéenews : ça veut dire que la médiation qui avait été entamée par Cellou Dalein Diallo entre notamment vous et Dr Faya Millimono a porté ses fruits ?

Aboubacar Sylla : d’abord, ce n’est pas moi personnellement, il faut éviter de personnaliser le débat. Moi, j’ai participé à ce dialogue en tant que chef de la délégation de l’opposition. Je n’ai défendu aucune position personnelle. C’est que j’ai défendu, c’est la position consensuelle. Donc je suis en parfait accord avec la majorité des membres de l’opposition et avec le chef de file de l’opposition en particulier. Donc, il ne s’agit pas d’une position personnelle même si certains ont voulu présenter ça comme un combat entre deux individus ou un groupe d’individus et moi-même. Cet accord a été signé avec trois personnes dont deux de l’UFDG et moi-même. Donc, je ne vois pas pourquoi on m’attribuerait systématiquement la paternité.

Ceci dit, Elhadj Cellou a dû prendre nécessairement les contacts nécessaires, moi je ne suis pas le fil back mais je dirais, quand vous êtes dans une entité ensemble, tous les membres de cette entité deviennent systématiquement des partenaires. Donc, si à un moment donné vous êtes confrontés à des divergences profondes qui vont jusqu’à ce que certains remettent en cause l’intégrité des autres, notamment leur attitude à combattre en faveur de l‘avènement de la démocratie et de l’Etat de droit en Guine, lorsqu’un groupe va jusqu’à traiter l’autre de traitrise vis-à-vis du peuple de Guinée, de l’opposition, lorsqu’on va jusqu’à parler de clan mafieux dans l’opposition qui a accepté de signer cet accord, alors de deux choses l’une : soit vous quittez l’entité lorsque vous pensez que ceux qui y sont ont trahi la cause que vous pensez défendre, soit alors l’entité elle même vous demandez de sortir pour plus de cohésion dans l’entité.

Guinéenews : ce qui risquerait de réduire le nombre de partis au sein de l’opposition ?

Aboubacar Sylla : l’opposition républicaine s’est passée du PEDN mais elle a continué son chemin. Elle s’est passée de l’UFR qui a 10 députés à l’Assemblée Nationale, qui dispose d’un groupe parlementaire, mais elle a continué son chemin. Alors ce n’est pas des partis politiques dont la plupart viennent d’arriver en son sein il ya à peine quelques mois et qui n’ont pas de représentativité réelle sur le terrain,  ce n’est pas parce qu’on s’est séparé de ces partis politiques qu’on parlerait d’implosion. L’opposition Républicaine pourrait continuer son bonhomme de chemin sans aucun problème. Donc on attend, si Elhadj Cellou continue à les ramener à la raison, tant mieux, mais s’ils ne viennent pas à la raison, il est évident qu’on ne peut pas transformer nos réunions, nos plénières, nos assemblées générales au sein de l’opposition républicaine en bataille rangée, en champ de ruine où on passe le temps à nous étriper parce qu’on n’est plus d’accord sur l’essentiel.

Guinéenews : comment l’opposition prépare-t-elle les futures élections locales ?

Aboubacar Sylla : nous avons décidé d’adopter deux formules. La première, c’est que chaque parti présente ses listes et va tout seul engranger des suffrages qui vont lui permettre de disposer d’un certain nombre de conseiller au niveau des communes, des quartiers et districts. La deuxième formule, c’est que dès le départ, certains partis peuvent trouver qu’ils ont des affinités au niveau de telle ou telle circonscription et décider dès le début de faire une liste commune pour se donner le maximum de chance d’arriver à gagner le maximum de représentant au niveau de l’exécutif concerné.

Et en tous les cas l’opposition est soudée, même si elle donne aujourd’hui l’impression qu’il y a beaucoup de déchirure, beaucoup de tiraillement qui affecte son efficacité.

Guinéenews : votre parti, l’Union des Forces du Changement ira-t-il sous sa propre bannière ou sous un autre label ?

Aboubacar Sylla : l’UFC va présenter ses propres listes, sous son propre label. Nous avons identifié plus d’une vingtaine de circonscription électorale où nous allons présenter des listes. Ce sont des communes rurales et des communes urbaines et nous sommes dans ces démarches. Nous sommes en train de nous battre pour ça parce qu’on veut prouver aux guinéens que l’UFC est un parti qui a des bases solides. On nous affilie souvent à ces partis politiques qui n’ont pas de bases, ni de représentativité, ni de poids électoral significatif. Donc, on va démontrer cette fois-ci le contraire.

Guinéenews : est-ce en raison des critiques ou bien c’est parce que vous avez des motifs précis que vous avez décidé d’aller seul à ces élections ?

Aboubacar Syla : non, on ne peut pas aller à des élections rien que parce que des gens vous critiquent sinon on serait déjà allé aux élections antérieures. C’est ce que nous avons décidé maintenant puisque nous estimons que nous sommes suffisamment implantés. On ne fait pas de bruit, on ne fait pas de mamaya, on ne va pas acheter des personnes, les transporter, aller les regrouper dans des lieux pour faire croire que nous  avons du monde. Nous travaillons sur le terrain et l’UFC est un parti qui inspire confiance. Nous avons donc pensé que le moment est arrivé pour capitaliser toute cette sympathie de certains guinéens vis-à-vis de notre parti pour le traduire en électeur qui peuvent nous permettre donc d’émerger de façon visible sur la scène politique.

Guinéenews : quelles sont les localités où vous comptez présenter des listes ?

Aboubacar Sylla : Dixinn, Matam, Ratoma, Matoto, Dubreka, Kindia, Friguiagbé, Fria, Kamsar, Boffa, Kamsar, Sangarédi, Koundara entre autres.

Guinéenews : autre chose, on n’a pas du tout entendu l’opposition sur cette affaire de corruption relayée par France24 dont le président Alpha Condé est cité ?

Aboubacar Sylla : disons qu’il n’y a pas eu de déclaration officielle de l’opposition mais tous les leaders politiques de l’opposition se sont exprimés dans des médias différents. On n’est pas resté du tout insensible. C’est un sujet qui est extrêmement gravissime surtout qu’il touche directement le président de la République en personne qui est quand même une institution, qui est le reflet de la gouvernance que lui même exerce dans le pays et qui donne à la Guinée l’image d’un pays où règne la gabegie, la corruption la plus totale. Donc nous en sommes choqués et excédés. Ce sont d’ailleurs des choses que nous avons toujours dénoncées.  A l’Assemblée Nationale, nous en parlons régulièrement mais nous sommes bloqués par le bureau où la majorité présidentielle est dominante. Nous avons introduit plus de 5 demandes de mises en place de commission d’enquête parlementaire et ce sont des demandes qui ne prospèrent jamais parce que nous sommes minoritaires.

Guinéenews : parlant toujours de corruption, ce vendredi 9 décembre, le monde célèbre la journée internationale de la corruption, votre analyse sur la situation en Guinée.

Aboubacar Sylla : vous savez la Guinée est le seul pays de la sous région qui ne dispose pas d’une loi anti- corruption. On l’a dit et répété à plusieurs reprises à l’Assemblée Nationale. Il n’y a aucun dispositif judiciaire mis en place pour lutter spécialement contre la corruption, il n’y a pas de tribunaux appropriés, ni de système carcéral approprié, bref la corruption, les détournements de deniers publics sont traités comme des délits ordinaires alors qu’il s’agit d’un véritable cancer qui ronge le pays. S’il ya quelque chose contre quoi il faut lutter farouchement jusqu’à la dernière énergie c’est bien la corruption. Parce que c’est la corruption qui fait que les richesses nationales sont inégalement reparties dans ce  pays.

Mais apparemment ce gouvernement comme lui-même il est mêlé et au plus niveau à tous les faits de corruption, il est difficile pour lui de lutter contre un phénomène qui entretient lui même son pouvoir.

Guinéenews : la Guinée occupait en 2015 la 139e place dans le monde selon Transparency International ?  

Aboubacar Sylla : ça me fait  honte d’entendre ce classement qui n’honore aucun guinéen. Je suis persuadé que ce classement est en deçà de la réalité. Si ces personnes qui ont cette perception de la Guinée venaient pour faire des enquêtes sérieuses, je crois qu’elles se rendraient compte que la Guinée doit être classée encore plus bas. Parce que c’est un pays où la corruption est généralisée. Depuis la petite corruption au niveau des carrefours avec les policiers, dans les bureaux au sein de l’administration jusqu’à la grande corruption avec les détournements massifs de deniers publics qui se chiffrent en million et des millions de dollars. Toutes les ressources du pays au lieu d’être consacrés aux questions sociales pour améliorer les conditions de vie des guinéens, améliorer l’accès aux services de santé, améliorer l’accès à l’eau, assurer la sécurité des citoyens, sont dilapidées et sont dans les mains des hauts fonctionnaires et des hommes d’affaires véreux avec lesquels ils collaborent.

Si vous voyez les surfacturations, les millions pour ne pas dire des milliards de dollars qui sont gaspillés alors que la Guinée se retrouve parmi les pays les plus pauvres de la planète, c’est tout simplement choquant.

Guinéenews : l’institution Nationale Indépendante des Droits de l’homme demande le transfert du dossier du 28 septembre 2009 à la cour pénale internationale. Quel est votre avis sur cette question ?

Aboubacar Sylla : je suis parfaitement d’accord avec l’INIDH. J’ai toujours dénoncé le fait que depuis 7 ans maintenant on est incapable de suivre un procès sur un crime qui est commis en plein centre ville, à Conakry, avec des autorités connues puisqu’ils ne s’agissaient pas de personnes non identifiées qui pourraient être accusés de ces crimes. Si jusqu’à présent on n’a pas pu initier un procès, ça veut dire qu’il y a une volonté politique réelle pour étouffer cette affaire et de faire en sorte que jamais justice ne soit rendue. C’est inacceptable que 150 personnes périssent dans un stade, que plus de 100 femmes soient violées, que plus de 1000 blessés soient enregistrés dans une manifestation où les guinéens ne faisaient qu’exprimer leur besoin de démocratie et que 7 années après, on est incapable d’ouvrir un procès. Alors que c’est un civil qui est pouvoir, de surcroit un membre des forces vives qui avaient organisé cette manifestation.

Il y a même plus grave, c’est le fait que les principaux accusés y compris des personnes inculpées dans cette affaire soient encore en fonction dans la haute administration, même au niveau de la présidence de la République. Je crois que tout ceci est inacceptable et dénote l’absence de volonté politique d’ouvrir ce procès, ça dénote tout simplement l’incapacité de la Guinée à pouvoir organiser un procès juste. Cela veut dire qu’il y a certaines personnes qui ne veulent pas que la vérité apparaisse dans ce dossier, peut être à cause du rôle occulte qu’ils ont joué dans ce massacre. Donc la seule solution pour que justice soit rendue dans cette affaire c’est évidemment de laisser la CPI suppléer à l’incapacité de la justice guinéenne à jouer son rôle

Guinéenews : la session budgétaire est en cours à l’Assemblée Nationale. Qu’est ce que vous retenez du passage des ministres devant vous les députés ?

Aboubacar Sylla : j’ai été marqué négativement par deux choses principalement. Premièrement, les ministres semblent ignorer totalement leur rôle parce que le projet de budget qui émane du gouvernement est sensé avoir été adopté en conseil de ministres. Une fois qu’un texte est adopté en conseil de ministres, ça veut qu’il a requis l’assentiment de tous les membres de ce conseil de ministres qui l’ont proposés et qui sont d’accord avec le texte. Nous sommes étonnés de voir des ministres à l’Assemblée Nationale, aller plaider pour qu’on augmente leur budget. Nous sommes surpris que des ministres affirment publiquement qu’ils ne sont pas à mesure avec le budget dont ils ont été doté, de mettre en œuvre leurs programmes et qui vont pleurnicher au niveau des députés comme si on avait un budget à l’Assemblée Nationale qu’on pouvait redistribuer aux différents secteurs étatiques pour augmenter leur budget. Ça c’est une méconnaissance totale du fonctionnement de l’Etat et de l’exécution du travail gouvernementale. Normalement les ministres vont à l’Assemblée Nationale pour défendre leur budget.

La deuxième chose qui m’a choqué, c’est le fait que les allocations budgétaires n’ont rien à voir avec les besoins des populations. Elles n’ont rien à voir dans une certaine mesure même avec les priorités exprimées par le gouvernement lui-même. Quand vous voyez un secteur comme celui des travaux publics, il a commis une réduction drastique de son budget alors que la dégradation de nos routes a atteint un niveau historique, que ce soit à Conakry dans la capitale, que ce soit à l’intérieur du pays ou les routes inter urbain.  Au lieu de doter ce département d’un budget conséquent, on a réduit.

Si je prends le cas de l’agriculture, pendant que le président parle partout de relance de l’agriculture avec le café, l’anacarde…, c’est en ce moment qu’on divise en deux le budget de l’agriculture. Vous savez que le budget de l’agriculture est de moins 3% dans un pays comme la Guinée qui est sensé être un pays à vocation agricole. Quant au budget de la sécurité et celui de la justice, ils sont ridicules car ils n’ont rien à voir avec les priorités que le gouvernement exprime.

Le budget du  ministère du tourisme, c’est un budget de -1%, vous vous imaginez. Comment on peut promouvoir la construction des hôtels et en même temps, en  toute incohérence réduire les budgets des secteurs qui peuvent permettre de valoriser le tourisme. Il n’y a aucune logique de ce que le gouvernement fait.

Quand vous prenez le budget de l’éducation, il est inférieur au budget de la défense. C’est une honte. C’est inacceptable que le gouvernement consacre entre 8 et 10 % de son budget à l’armée alors que nous ne sommes pas en temps de guerre. Le budget de la défense c’est quatre fois celui de la sécurité, c’est plus que le budget de la santé. Il y a même plus grave, on a décidé de voter une loi de programmation militaire. C’est un montant de 5 mille milliards sur les 5 ans, ça fait une moyenne de mille milliard par an, et ajoutez au budget de l’armée qui est actuellement de 1500 milliards, c’est-à-dire deux cents millions de dollars chaque année. C’est tout simplement choquant.