Grand Entretien : le ministre Yero Baldé à cœur ouvert sur ses réformes (1ère Partie)

19 septembre 2017 9:09:35
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Après le porte-parole du gouvernement, Damantang Albert Camara, son homologue de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique a effectué une visite de courtoisie, sur notre invitation, bien entendu, dans les nouveaux locaux de la rédaction de Guinéenews. Une belle occasion pour parler de ses actions. 

Visiblement à l’aise dans ses dossiers, le ministre Abdoulaye Yero Baldé a évoqué, En quarante minutes, les reformes qu’ils a engagées vingt mois depuis sa nomination.

Pour peu qu’il soit soutenu, ces réformes peuvent porter des fruits demain, si elles sont menées à terme, puisque concernant la gouvernance du système éducatif jugé très malade par le Chef de l’Etat lui-même, puis la gestion financière, la qualification du personnel, la gouvernance pédagogique et enfin la construction des infrastructures.

 

Guinéenews : Depuis vingt mois, vous êtes le ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Succinctement, quel bilan pourriez-vous dresser ?

Abdoulaye Yero Baldé : le mot bilan couvre plusieurs aspects. Il est difficile de dresser son propre bilan, mais on peut y aller. Personnellement, je le vois plutôt dans le sens du jugement qu’on peut se faire soi-même. Dans ce cas,  je vous laisse les soins de le faire.

Mais depuis que nous sommes aux affaires, nous avons entamé assez de réformes qui concernent aussi la gouvernance du système éducatif, la gouvernance financière mais aussi la gouvernance pédagogique. Sans oublier la question des infrastructures, la question des équipements et la question de la formation des formateurs.

 

Guinéenews : nous parlerons de ces réformes tout à l’heure.

Abdoulaye Yéro Baldé : d’accord. Vous savez, quand vous venez à un poste, il faut d’abord savoir ce qui existe. Et l’existent n’est pas reluisant, bien que mes prédécesseurs ont fait assez d’efforts, mais vous savez que le secteur de l’éducation, comme l’a dit le président [de la République], est malade. Et cela date de plusieurs décennies. Donc, pour faire des résultats, il faut beaucoup travailler. Nous avons pu, dans un premier temps, assurer la biométrie pour déjà maîtriser les effectifs des étudiants et des enseignants, parce que si vous voulez bien établir les classes pédagogiques, vous devez savoir quel est le personnel dont vous disposez et quel est le nombre de vos étudiants. Ceci pour définir un cadre physique. Ensuite, il faut savoir combien de personnes ? Quel type de laboratoire qu’il faut, etc. ? Sur le plan financier, vous savez que, comparé à certains secteurs, l’enseignement reçoit assez de subventions de l’État. Là également, il faut savoir où vont ces subventions. Donc la biométrie, d’une part, nous permet d’assainir la situation financière du secteur de l’éducation pour mieux utiliser les ressources disponibles de façon rationnelle. D’autre part, nous avons commencé à améliorer les infrastructures, notamment à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry et à Labé.

Nous avons aussi le projet de construction de quatre universités, notamment à Sonfonia, Labé, Kankan et N’Zérékoré. Mais on ira par étape. Peut-être que nous allons commencer par l’université, parce que quand vous allez dans nos universités, l’état des infrastructures est déplorable. Ça ne ressemble pas à des universités, en tout cas à des lieux où on vient apprendre le savoir. Les équipements aussi. Vous savez que nos laboratoires ne sont pas équipés depuis plusieurs décennies maintenant. Vous allez à la faculté de Médecine, il n’y en a pas. Donc, en tant que responsable, nous avons le souci de faire en sorte que la formation que nous voulons donner à nos étudiants, à nos enfants, soit une formation de qualité. Nous sommes en train de travailler sur ces aspects. Il y a eu quelques améliorations. Il y a surtout le problème fondamental : les formateurs.

Aujourd’hui, nous avons moins de 10% du corps professoral dont le grade académique est de rang magistral. C’est faible pour un pays si on veut assurer la qualité. Donc, nous mettons l’accent sur la formation des formateurs et nous sommes en train de dégager les budgets pour assurer cette formation. Nous avons aussi des partenariats que nous sommes en train de nouer. Les derniers, c’est avec Polytechnique de Paris. Nous avons organisé un concours d’entrée à des classes préparatoires à l’école polytechnique de Yamoussoukro (Côte d’Ivoire) en attendant d’ouvrir les nôtres en Guinée avec l’aide de Polytechnique de Paris. Nous avons vingt-et-un admis. Au niveau des ingénieurs, nous avons eu huit admis. C’est le plus gros score de la sous-région.

 


Guinéenews : à quoi servent ces partenariats dont vous parlez ?

Abdoulaye Yero Baldé : Grâce à ces partenariats, nous pouvons envoyer nos étudiants dans des écoles d’élite. Nous venons aussi de signer avec le ministère de l’enseignement supérieur de Tunisie pour la coopération.  Bientôt, nous allons signer avec le ministère de l’enseignement supérieur de Russie pour renforcer la coopération dans le domaine de l’éducation. Il y a plusieurs accords, surtout des accords intra-universitaires. Nous avons également avec des universités en Europe et en Chine. La même chose pour Sonfonia, Faranah et d’autres, que ce soit Dalaba ou Mamou. Il y a des coopérations entre les différentes universités. En termes de bilan, c’est trop tôt pour se prononcer, mais il y a des avancées. Et cette année, vous savez aussi que la sélection au baccalauréat a été beaucoup plus sérieuse. Nous pensons qu’on va pouvoir mieux encadre les étudiants et les accompagner dans leurs études.

 

Guinéenews : vous êtes prudents mais dites-nous, en peu de mots, quelles sont les réformes que vous avez initiées pour améliorer l’enseignement universitaire guinéen ?

Abdoulaye Yero Baldé : je le dis et le répète encore, après vingt mois aux affaires, il est trop tôt de parler de bilan parce que les réformes prennent du temps pour porter des fruits. Je vous parle des réformes que nous sommes en train de mener pour arriver à l’objectif final. Celui d’assurer une formation de qualité aux enfants guinéens pour que, dans ce secteur, la Guinée puisse assurer l’essentiel, parce que, disons-le clair et net, sans une éducation de qualité, il n’y a pas de développement. C’est une vérité universelle. Un enseignant sud-africain a dit à peu près ceci : « pour détruire un pays, vous n’avez pas besoin des bombes mais, il faut plutôt détruire l’éducation de ce pays ». Donc, nous devons éviter de détruire notre pays. Pour l’éviter, nous devons améliorer la formation dans notre pays.

 

Guinéenews : est-ce la principale motivation de votre dernière décision relative à la revue à la hausse du salaire de vos enseignants ?

Abdoulaye Yéro Baldé : Ce ne sont pas des salaires, comprenons-nous bien. Parce que les salaires ne dépendent pas de nous, mais de l’État. Nous ne pouvons pas augmenter des salaires. Ce sont des primes.

 

Guinéenews : d’accord, des primes. C’est quoi l’idée ?

Abdoulaye Yero Baldé : Tout à l’heure, vous avez demandé ce qu’on fait pour améliorer la qualité de l’éducation. Je vous ai répondu que nous manquons des professeurs de rang magistral. Donc, pour attirer les meilleurs dans l’enseignement, il faut aussi créer des meilleures conditions de vie et de travail. Ça fait partie aussi de notre feuille de route. Pour cela, nous avons jugé nécessaire d’améliorer, avec l’accord du ministère de l’Économie, les primes de fonctions mensuelles. Parce que les conditions de vie de nos professeurs, en tout cas les conditions de rémunération globale, je ne parle pas des salaires, sont très difficiles. Donc, le secteur n’attire pas. Vous-même, vous entendez certains dire : « pour le moment je ne travaille pas, mais j’enseigne quelque part. » On veut sortir de ce cercle vicieux. Pour cela, il faut mettre les moyens pour attirer les meilleurs dans l’enseignement. D’ailleurs, nous avons reçu tellement d’offres que je pense que les années à venir les choses pourront changer.

 

Guinéenews : vous parlez de l’amélioration des conditions de vie de nos enseignants, c’est bien, mais il y a aussi la question des infrastructures. Récemment, vous avez annoncé la construction de quatre universités pour 350 millions de dollars. Alors, l’opinion se demande : d’où viennent ces fonds ? Est-ce la construction de nouvelles universités ? Est-ce une extension ou encore une rénovation ?

Abdoulaye Yero Baldé : Il y a une mission du gouvernement qui revient de la Chine. On va attendre qu’il nous fasse la restitution des retombées de sa mission. Mais je pense que la construction de ces universités fait partie du package que la Guinée va recevoir de la Chine.



Guinéenews : vous parlez des fameux vingt milliards de dollars ?

Abdoulaye Yero Baldé : Oui, les 20 milliards de dollars. Mais nous allons commencer pour le moment par une université. Je vous ai dit que nos universités n’ont pas le visage d’université. Si vous prenez l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry, au début, elle représentait l’université, mais au fil du temps, les infrastructures se sont dégradées. D’ailleurs, il y a des constructions en cours. Si vous prenez l’Université de Sonfonia, c’était une ferme avant que ce ne soit une baraque  de la police. Si vous prenez l’Université de Kankan c’était un hôpital. Le centre universitaire de Labé, c’est carrément la brousse. Et le centre universitaire de N’Zérékoré, c’était une ancienne base vide. Est-ce que vous pensez que sincèrement dans ces conditions, on peut bien former nos enfants ? Donc, pour construire, il faut carrément les reconstruire. Je pense que nous allons commencer par une université et chaque année continuer par l’amélioration des infrastructures de notre système d’enseignement supérieur.

 

Guinéenews : si nous vous suivons bien, il s’agit d’agrandir l’existant ?

Abdoulaye Yéro Baldé : Si vous prenez l’état des lieux, il faut détruire. Il faut reconstruire de nouveau pratiquement. Vous avez visité nos universités ? A part Sonfonia, vous avez visité à l’intérieur […] ? Vous avez vu ce que ça représente ? Moi, j’ai reçu plusieurs délégations étrangères et souvent j’ai un peu honte, en tant que Guinéen. Donc, il faut changer cela, parce que c’est le temple du savoir. Il faut créer les conditions minimales. Je ne dis pas qu’il faut des buildings luxueux, mais il faut un minimum de cadre de travail adéquat.

 

Guinéenews : Donc, en terme clair, il s’agit de construire des nouveaux bâtiments avant de procéder à la destruction de l’existant ?

Abdoulaye Yéro Baldé : Bien sûr que ce sont des nouveaux bâtiments que nous allons construire avant de détruire les autres.  Sinon on n’a pas où mettre les étudiants.

 

Guinéenews : vous envisagez d’agrandir les universités existantes, c’est bien. Mais le hic, c’est le vieillissement du corps professoral ? Avez-vous un plan B en rajeunissant, par exemple, l’effectif des enseignants ?

Abdoulaye Yero Baldé : Le rajeunissement nous amène à former ceux qui sont en place. Nous n’allons pas les rejeter. C’est une situation que nous avons trouvée. Nous devons la gérer avec tact. Nous avons l’obligation de les former à un niveau beaucoup plus élevé, mais ça n’empêche que nous allons aussi faire appel à des enseignants aussi bien guinéens qui ont les capacités qu’étrangers. D’ailleurs il y a des enseignants russes qui sont ici et avec la Tunisie nous comptons faire venir des enseignants en attendant que nous finissions de former ceux qui doivent aller au doctorat.

 

Guinéenews : vous avez parlé des formateurs et du cadre d’accueil, il reste à présent nos diplômes. Nos diplômes ne sont pas reconnus à l’international à l’image de ceux du Sénégal ou du Maroc ?

Abdoulaye Yéro Baldé : Tout cela découle de votre question du début. La qualité de la formation. Il faut que nous assurions une meilleure qualité de la formation. Donc, ça passe à la fois par la qualité des formateurs,  par la qualité de nos infrastructures, par la qualité de nos équipements, par la qualité des laboratoires, par la qualité des travaux dirigés, et aussi par la qualité de l’environnement dans lequel nous sommes. Donc, pour que nos diplômes soient reconnus, il faut qu’ils soient de qualité. D’ailleurs, je vous donne un exemple. Il y a un programme africain pour la formation de dix mille codeurs dans les sciences et technologies. Des pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Kenya, ont été retenus mais la Guinée, non. Tout simplement parce que nous ne remplissons pas les conditions.

Donc, il faut que nous mettions les moyens pour assurer une formation de qualité à nos enfants. Et ça implique tout ce dont je vous ai parlé, y compris la gouvernance de nos institutions. D’ailleurs l’Agence nationale d’assurance qualité (ANAQ), côté d’assurance qualité, a été créée dans ce sens.


Guinéenews : aujourd’hui, les nouvelles technologies de l’information sont en vogue. En Afrique, le Rwanda est un modèle. Qu’attendez-vous pour créer un centre d’informatique d’excellence ?

Abdoulaye Yero Baldé : Chaque chose a son temps. Déjà, il faut nettoyer la cour. Elle est très sale. Après, on pourra voir où installer telle infrastructure ou pas. Vous avez raison, nous devons aller vers l’excellence. Ça fait partie de notre plan, mais allons étape par étape. Et ça demande assez de moyens. Je suis d’accord avec vous qu’il faut qu’on y aille, pas seulement dans le domaine de l’informatique, mais dans tous les secteurs d’avenir, parce que nous avons des atouts.

 

Guinéenews : aujourd’hui, tout élève rêverait de faire l’université. Sauf qu’il y a une inadéquation entre la formation universitaire et les besoins du marché de l’emploi. Que faites-vous pour changer la donne ?

Abdoulaye Yero Baldé : L’inadéquation entre la formation et l’emploi, nous l’avons dit très tôt. Ça fait partie de notre programme. Revoir les programmes de formation pour les adapter au besoin non seulement du secteur privé, mais aussi du secteur public, parce que les étudiants qui sortent de l’université même quand ils viennent du secteur public, leur profil ne correspond pas à la formation demandée. Donc, nous sommes en train de travailler sur les programmes. L’ANAQ aussi, c’est l’un des rôles de cette autorité d’assurance qualité pour s’assurer que les normes, les référentiels soient respectés et que la formation donnée corresponde à un besoin dans le monde extérieur. Nous avons justement avec le secteur privé pour voir dans quelles mesures, il peut contribuer à améliorer nos programmes de formation pour les adapter avec leurs  besoins. Dans nos discussions avec le secteur privé, ils nous ont dit que des emplois sont disponibles, mais la formation ne répond pas dans tous les domaines, que ce soit dans le domaine industriel ou celui de la finance.

D’ailleurs, la Société générale des banques de Guinée vient de signer avec l’Université Général Lansana Conté pour accompagner la faculté d’économie et des finances dans la formation des étudiants et ensuite ils vont les recruter.

 

Guinéenews : nous sommes à la fin de la première partie de notre entretien. Avant d’attaquer votre bras de fer avec les universités, y a-t-il un autre point majeur que nous avons oublié et qui vous tient à cœur ?

Abdoulaye Yero Baldé : dans une interview de ce type, on ne peut pas se rappeler de tout, mais l’idée essentielle c’est que tout ce que nous faisons; aujourd’hui, comme réformes c’est de donner une éducation de qualité à nos enfants. Je pense qu’en tant que parents d’élèves, nous souhaitons tous que nos enfants aient une éducation de qualité. Mais regardez aujourd’hui, la plupart du temps, tout le monde veut envoyer son enfant à l’étranger dès qu’il en a la possibilité. Et cela ne peut pas continuer. Ce n’est pas possible pour tout le monde. Les gens m’ont demandé une fois qu’il faut donner des bourses, j’ai dit qu’on ne peut pas donner des bourses à tout le monde. Mais on a l’obligation de faire en sorte que nous formions mieux en Guinée et que nous nous mettions en compétition avec les autres. 

 

(Entretien réalisé par Alhassane, Dalanda, Le Sérum et Abdoulaye)