Forum minier de Conakry : Les précautions à prendre dans la transformation de la bauxite ne sont pas suffisantes

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Les violentes émeutes de Boké ont fait réfléchir, les mesures prises ont calmé les populations, mais ces mesures permettront aux futures générations de vivre comme leurs pères ou doivent-ils abandonner les lieux par la destruction irréparable de leur environnement après les exploitations ? Cette question est centrale pour deux raisons :

La première raison est que l’exploitation à ciel ouvert et le transport du minerai transforment le paysage et l’environnement. La réparation de cette destruction superficielle est possible si l’on rendait à la nature une partie de ce que l’on lui prend comme gain et bénéfice, mais y a-t-il vraiment gain et bénéfice dans les exploitations minières ? Entre ce que les mines rapportent et la réparation coûteuse des destructions de l’environnement, la balance penche à vue d’œil. Cela nécessite des explications : Les redevances minières actuelles arrivent à peine ou tout juste à réparer les destructions en cours, mais les nécessités urgentes obligent les autorités à les répartir de façon radine et opaque dans les différents domaines de développement de base, alors que dans le fond ce n’est pas la destination première de ces redevances minières. L’on a triché avec mère nature, une vraie fuite en avant. Au lieu que l’Etat utilise ce que lui rapportent les transactions minières elles-mêmes pour le développement communautaire, ce qui est son devoir régalien, il préfère profiter de ces redevances pour faire payer par la nature les frais insuffisants de ses soins de santé dont il a autorisé la dégradation.

La seconde raison est encore plus grave et complexe : La transformation de la bauxite en alumine puis en aluminium nécessite une consommation d’énergie colossale pour faire tourner sans arrêt les turbines à plein rendement. On sait que les barrages hydroélectriques assèchent les terres en aval et détruisent les végétations, la cuisson de la bauxite nécessite une température avoisinant les 1200 degrés avec la production massive du dioxyde de carbone sans parler des déchets de cuisson dont on ne saurait où et comment stocker. Ces déchets d’usine seront plus envahissants et plus délétères que les ordures ménagères qui étouffent Conakry actuellement.

Tous les pays africains parlent de la transformation des matières premières sur place pour mieux les rentabiliser, mais mesurent-ils les conséquences pour les futures générations, quand on sait qu’ils se soucient peu de l’environnement ?

L’aveuglement et le manque de vision ont été le lot de nos pères et des pères de leurs pères, et c’est peu par rapport à ce que nous nous préparons à faire et réservons aux enfants de nos enfants, et à nous-mêmes, puisque nous subsisterons en eux dans leur calvaire, qui sera plus le nôtre que le leur. Qui peut comprendre cela ?

Cependant, il existe un moyen primaire de retarder les échéances : Les populations doivent mettre du bémol dans les revendications et exigences, les gouvernants doivent faire preuve de moins de cupidité pour consacrer plus de moyens dans la réparation de l’environnement.

Le forum minier de Conakry n’a fait qu’ouvrir la boîte de Pandore. Il faut la refermer ! Il faudrait beaucoup de lucidité, les ressources humaines existent pour peu qu’elles se mettent au service de l’humanité et non de chercher à remplir leurs poches trouées. Les biens de la nature ne peuvent pas être personnels. A bon entendeur, rendez-vous est pris devant le tribunal de l’histoire pour le jugement dernier. Paroles de zinzin ?

  • CONDẺ ABOU

    Cher Monsieur Moise Sidibé, bonjour et merci pour votre courageuse réflexion qui garde toute sa pertinence. De mon point de vue, il n’y a absolument rien à pavoiser en termes de transformation de la bauxite, notamment en ce qui concerne la perspective de la construction d’une raffinerie d’aluminium en Guinée.

    Les plus graves problèmes du secteur minier de la Guinée, se trouvent maintenant au niveau des choix de politique pour la production de la bauxite, dont on nous promet un volume de l’ordre de plus de 70 millions de tonnes par an, et dans les toutes prochaines années.

    Où se trouvent ces problèmes ? C’est dans la faiblesse notoire de la Législation sur l’environnement que les investisseurs connaissent très bien d’une part et de l’autre, la très mauvaise évaluation des impacts environnementaux et socio-économiques au niveau des Communautés locales et des entités administratives régionales.

    L’une des graves conséquences de l’exploitation de la bauxite c’est par exemple, le système de rejet des boues rouges dans les rivières ou les lacs, et rien ne prouve que les populations locales en seront protégées. À quoi, s’ajoute la paupérisation des Communautés locales, au delà, de la propagande des compagnies minières et de leurs services de communication.

    Les boues rouges, sont tellement catastrophiques que les Chinois en savent plus que tout le monde, puisqu’ils savent comment ils s’en sont pris avec l’Indonésie, la Malaisie et le Viet Nam.

    Que dire d’un projet de raffinerie d’aluminium en Guinée, dans les conditions actuelles du marché ? Ceci, relève tout simplement de l’utopie et du mensonge.
    Je n’y crois pas du tout, et en voici les raisons:

    (1)Je ne connais aucun pays producteur de bauxite au monde en dehors de l’Australie, pays développé, qui ait obtenu des Consortiums de la métallurgie, que ce soit pour la bauxite ou pour les autres matières premières, (fer, cuivre, manganèse, etc..), l’implantation de toute la chaîne des valeurs dans les pays où se trouvent les grands gisements.

    Rusal, Rio Tinto, et les autres grands consortiums Chinois qui sont passés en Indonésie et en Malaisie, en sont des exemples. Rappelez-vous que même dans le cas historique de Fria Kimbo, Péchiney a fini par délocaliser la production de l’aluminium à Edéa au Cameroun, au motif que l’énergie électrique du barrage Konkouré n’était pas disponible en Guinée. Soit.

    Depuis le debut des annnées 1960, la Mauritanie n’a jamais obtenu des Consortiums, la transformation sur place du minerai de fer de Zouérate en acier. Le Congo Kinshasa avec ses immenses gisements de cuivre du Katanga, n’en parlons pas, puisque tout le monde sait que rien qu’avec le barrage d’Inga, le pays aurait pu avoir le soutien des métallurgistes pour investir dans la création de valeur ajoutée.

    Mais en réalité dans tous les cas de figure, dans les pays en développement, c’est une question de gestion du risque-pays par les Consortiums de la métallurgie, qui les empèche de construire toute le chaine de valeurs dans un même pays étranger. Au Nigéria, même après plus de 60 ans d’exploitation du pétrole dans le delta, les raffineries n’ont pas encore pignon sur rue dans ce vaste pays qui manque encore cruellement de pétrole raffiné.

    (2) Qui ne se souvient du discours des Investisseurs Emiratis en Guinée et qui avaient promis monts et merveilles dans la construction de raffinerie d’aluminium à Boké il y a 4 ans exactement ? Pourquoi, ont-ils enterré ce fameux projet en Guinée, en le délocalisant tout simplement dans leur pays d’origine, aux Emirats Arabes Unis ?

    La compagnie nationale Mubadala d’Abou Dhabi avait signé le 25 Novembre 2013 avec la Guinée un accord portant sur 5 milliards de Dollars US pour le développement d’une mine de bauxite et d’une raffinerie d’aluminium.

    Selon les termes de l’accord, le minerai de bauxite devrait être prêt pour exportation en 2017 tandis que la raffinerie, d’une capacité de 2 millions de tonnes par an, devrait être opérationnelle à l’horizon 2022.

    En marge d’une conférence des investisseurs à Abou Dhabi, l’ancien Ministre des Mines et de la Géologie, Mohamed Lamine Fofana, s’était confié à Reuters, indiquant qu’un milliard de Dollar US, irait dans l’extraction et l’exportation de la bauxite vers les Emirats Arabes Unis. Les 4 milliards restants devraient servir à la raffinerie et aux infrastructures portuaires.

    Pourquoi, les investisseurs Emiratis ont-ils radicalement fait un virage de 180 degrés sur ce projet ?
    C’est le même scénario que préparent les Russes à Fria Kimbo en 2018. Pourquoi ?

    (3)Prenez le cas de Fria Kimbo avec Rusal qui promet de rouvrir l’usine en 2018. Je crois que le Gouvernement Guinéen et Rusal sont dans un marché de dupes autour de la réouverture de cette usine. Tel que les investissements se font actuellement à Fria sur le site, ce qui est fort probable, c’est que Rusal rouvrira très probablement, l’usine pour la production de bauxite à Fria en utilisant parallèlement les infrastructures de la SBK au Port de Conakry.

    La production de l’alumine à Fria en 2018, ne me parait du tout probable et envisageable pour la simple raison que les Russes n’ont jamais caché leur argument de dire que les coûts de production de l’alumine à Fria sont prohibitifs par rapport aux prix pratiqués sur le marché international.
    Je crois que c’est un autre problème compliqué en perspective pour le pays.

    (4)La question des etudes d’impacts environnementaux et sociologiques est très cruciale. Toutes les études dans les zones minières en Guinée disent toujours les mêmes choses, à savoir que tout va bien, et que les populations adhèraient pleinement aux développements des projets miniers partout en Guinée.

    Question. Si tout allait bien sur place, comme le disent toutes les études environnementales, comment aurait-il été possible de se retrouver dans le pétrin du récent crash minier sans précédent à Boké ? Le problème de fond, c’est que, les compagnies minières travaillent sur des bases fausses soutenues par les conclusions de leurs Cabinets d’Études, en termes d’évaluation réelle et pertinente aussi bien sur le plan de la question environnementale que sur la dimension sociale et économqiue des projets.

    Malheureusement, elles ne veulent rien savoir pour chercher à comprendre les raisons profondes de la crise du secteur minier à Boké. Pour les chroniqueurs attitrés qui présentent régulièrement la propagande des compagnies minières, ce sont des personnalités politiques de l’Opposition qui seraient à l’origine de la crise a Boké. Ce qui est absurde et faux sur toute la ligne.

    (5) L’arrivée annoncée des investisseurs vient d’être encore une fois, proclamée par les Représentants du Gouvernement aussi bien pour les sites de Boffa, Télimélé et d’ailleurs. Tous les officiels en parlent en abondance allant jusqu’á affirmer que les financements seraient quasiment obtenus pour aller vers la construction des raffineries d’alumine en Guinée, notamment dans la region de Boké et de Boffa.

    Il faut être totalement naïf pour y croire. Ne le souhaitons pas, mais si le Gouvernement ne changeait pas de paradygmes dans les développements miniers en perspective, ce qui est arrivé dans le delta du Niger au Nigéria entre les compagnies pétrolières et les mouvements radicaux de contestation de la mal gouvernance du pétrole, risque de se reproduire en Guinée autour de la paupérisation des Communautés rurales et des désastres environnementaux prévisibles dans la région de Boké et de Boffa.

    L’arrivée de la pluie de Dollars des compagnies minières à Boké et à Boffa, risque d’être un douloureux mirage pour les populations, pour ne pas dire une malédiction tout court. Dieu nous en préserve !

    Au point où se trouve la crise financière de ce pays aujourd’hui, où l’argent manque cruellement dans les caisses du Trésor Public, si vous connaissez quelqu’un au niveau du Gouvernement, pour vous écouter attentivement sur ces sujets explosifs du développement minier, je vous prie de nous le faire savoir. Pas du tout évident que la proactivité fasse partie des vraies préoccupations actuelles des concepteurs de la politique minière en Guinée. L’avenir nous en dira plus. Wait and see.