Exclusif – Guinée : Magouille et corruption de la police dans la confection de la carte d’identité à N’zérékoré (Enquête)

16 août 2017 13:13:19
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Magouilles, corruptions, manquements à la déontologie et à l’éthique, les mots ne sont pas assez forts pour décrire les conditions dans lesquelles les citoyens se procure de la carte d’identité nationale au commissariat central de police de N’zérékoré. Quelques minutes suffisent pour un demandeur de rentrer en possession de ce document s’il accepte de faire le jeu des agents. Votre quotidien Guineenews© a dépêché une équipe de reportage de Conakry à N’zérékoré pour enquêter sur le phénomène.

En effet, la délivrance des cartes d’identité nationales qui a démarré en avril 2016 après une longue période de suspension, est devenue de nos jours un moyen pour certains agents ‘’véreux’’ de se faire des sous quitte à hypothéquer la sécurité  intérieure du pays.

Selon un communiqué du ministère en charge de la Sécurité, pour obtenir la carte d’identité nationale, le demandeur doit se rendre dans un commissariat de police de sa localité, muni d’un extrait d’acte de naissance, de quatre photos d’identité récentes, d’un certificat de résidence et d’un certificat de nationalité uniquement en cas de doute sur la nationalité du requérant. Et le tout pour un coût total de 15 000 francs guinéens.

Mais au commissariat central de N’zérékoré, aucune de ces mesures n’est respectée. La pièce d’identité nationale coûte 50 000 francs guinéens et le demandeur n’est pas obligé de fournir les documents cités plus haut. Il suffit de vous acquitter de la « caution » et les agents se chargent du reste.

Au cours de notre enquête, nous avons rencontré plusieurs personnes qui nous ont révélé avoir obtenu leurs cartes d’identité sans fournir le moindre papier.

Et pour vérifier ces informations et attirer ainsi l’attention des autorités sur cette pratique honteuse et dangereuse pour la sécurité du pays, une équipe de la Rédaction régionale de Guinéenews s’est rendue dans les locaux dudit commissariat.

Il est 10 heures, ce jeudi 10 août 2017, notre équipe arrive dans la cour du commissariat de police. A la rentrée principale, nous sommes appelés par un agent en ces termes :

-Vous êtes venus pour la carte ?

-Oui, avons-nous répondu. Et à l’agent de nous conduire dans un hangar où se fait la photo.

Pour mieux comprendre les dessous de l’opération, nous avons décidé de donner le nom ‘’PATRICE MANSARE’’ à l’un d’entre nous qui se fera passer pour un demandeur de carte d’identité mais qui ne dispose d’aucun papier à fournir.

A la question de savoir combien coûterait la carte, notre interlocuteur répond : « Comme vous n’avez aucun document avec vous, vous êtes obligés de prendre la photo à 15 000 et après vous donnez 35 000 comme frais de démarche. Ce qui fait en tout 50 000GNF ». Le jeu est fait. Nous tenterons en vain de  l’amener à diminuer ce montant à 40 ou 45 mille francs guinéens.

«Donnez les 50 000 mon frère. Moi, je veux vous aider c’est pourquoi j’ai parlé de 50 000 sinon si c’était un autre, vous aurez payé plus. Donnez l’argent pour que vous puissiez avoir la carte avant 14 heures (heures d’arrêt des activités, NDLR).» Ce qui fut fait.

Et quelques minutes après, l’agent revient et nous demande d’aller chercher l’extrait d’acte de naissance à la mairie. Là-bas aussi, nous nous retrouvons dans un autre réseau. Avec 5 000 francs et à moins de 15 minutes, ‘’Patrice Mansaré’’ obtient son extrait d’acte de naissance avec une fausse identité.

De retour au commissariat, Patrice sera soumis à certaines formalités notamment la prise de l’empreinte. Se suivra alors, une période d’attente. « Patientez dans un instant, vous aurez votre carte. On envoie les cartes à la signature », tente de rassurer notre agent intermédiaire.

Soudain, arrive l’heure d’appel. Les demandeurs se mettent alors en rang devant le bureau du commissaire central adjoint et les gens rentrent un à un pour récupérer leurs cartes.

Au bout d’un instant, Patrice est appelé et il ressort aussitôt avec sa carte d’identité nationale.  Avec cette fausse identité, il peut circuler librement partout dans le pays.

Comme Patrice, plusieurs personnes ont obtenu leurs cartes de cette façon irrégulière.  Et ce n’est pas tout. Même si vous avez tous les papiers entre les mains, pour récupérer votre carte le même jour, vous êtes obligé de payer plus que le montant officiel de 15 000 GNF.

Interpelés sur le sujet, les responsables du commissariat central ont rejeté en bloc ce qu’ils qualifient de fausses accusations. « Tous les documents passent par moi et je prends mon temps pour vérifier si tout est correcte. La carte c’est faite à 15 000GNF et le travail se fait correctement », dira le commissaire central adjoint.

A N’Zérékoré, les agents du commissariat collaborent avec non seulement avec certains chefs de quartier qui leur livrent des certificats de résidence sans vérifier si la personne est réellement de leurs quartiers, mais aussi avec la commune pour l’obtention des extraits de naissance.

Une situation qui relance encore la problématique des conditions d’obtention des documents officiels en Guinée et surtout en ce moment où tous les pays du monde sont sous la menace terroriste.

  • CONDÉ ABOU

    Pathétique de constater un si dangereux dysfonctionnement dans l’établissement de la carte nationale d’identité. C’est tout le système sécuritaire intérieur de l’Etat Guinéen et la politique nationale de l’Etat Civil qui sont directement à reévaluer et éventuellement à remettre en cause, si vos conclusions se confirmaient.

    Et dire que selon la Presse, il n’existerait même par ces temps de grave insécurité dans la Sous région, de materiel de lecture des passeports à la principale porte d’entrée du pays, que constitue l’Aéroport de Conakry pour tous ceux qui empruntent la voie aérienne.

    Pourquoi tant de constats inquiétants pour le pays ?

    Pour la simple raison que l’enquête que vient de faire Guineenews, aurait due être faite dans tout pays normal par les Services de contrôle et d’Inspection de l’Etat (Ministères de la Sécurité et Ministère de l’Administration du Territoire pour le cas Guinéen), afin que les plus hautes autorités du pays, comprennent les failles aussi graves qui se trouvent dans les deux grands systèmes en place.

    Ceci dit, à la décharge des deux Départements Ministériels, la procédure officielle d’obtention de la carte nationale d’identité que vient de décrire Guineenews, est quasiment la même que celle qui fonctionne dans un pays voisin très bien organisé comme le Sénégal. Puisque dans ce pays, il existe un Ministère de l’Intérieur et un Ministère de la gouvernance locale et de l’Aménagement du territoire qui chapeautent ensemble toutes les structures de la Sécurité Publique et l’administration du Territoire du Sénégal.

    Et puis, il faut dire que ce qui vient d’être mis sur la place publique et dans l’intérèt de la Nation par Guineenews à N’Zérékoré, est presque du même mode opératoire dans le reste du pays si l’on se basait sur les informations auprès du public et qui passent régulièrement à l’occasion de la délivrance de l’extrait de naissance, de la carte nationale d’identité et du passeport Guinéen. Partout c’est la même réalité, à savoir le comportement anti-républicain de certains Agents véreux qui empoisonnent le système en place dans une impunité notoire.

    L’on a donc tout simplement envie de pointer le doigt sur le comportement véreux de ces Agents de l’Etat au niveau de deux structures: la Sécurité publique et l’administration de l’État civil. Le tout dans une impunité notoire et qui continue de plomber la gouvernance publique à tous les niveaux.

    Voilà pourquoi, l’on revient toujours à la case départ en parlant du problème de la récurrence de la corruption et de l’impunité dans l’administration publique.

    Mais pas seulement. Il serait souhaitable et même urgent à la lecture de votre papier, d’exhorter le Gouvernement pour enclencher des mesures de refondation et de sécurisation du système actuel en allant dans les directions suivantes:

    Dans tous les Etats modernes, la vision de l’Etat Civil consiste à garantir un enregistrement de tous les faits d’état civil et assurer la disponibilité ainsi que la sécurité de toutes les données d’état civil. Il faudrait donc envisager les mesures suivantes:

    (1)Au titre des priorités, l’Etat devrait veiller à l’application de toutes les dispositions législatives et réglementaires régissant l’état civil, pour la simple raison, qu’apparemment les textes en place aujourd’hui sont relativement bons, mais violés par quelques Agents indélicats de la Fonction publique.

    (2)Coordonner et assurer une bonne organisation des activités des centres d’état civil par une informatisation progressive de la gestion de tous les centres d’état civil du pays;

    (3)Mettre en place, à l’échelle nationale, un dispositif de sauvegarde et de sécurisation des données d’état civil par l’interconnexion des centres d’état civil (internes et consulaires) à une base de données centralisée sur l’état civil ;

    (4)Veiller à la mise en place d’outils de promotion d’un système d’enregistrement des faits d’état civil performant tout en assurant une meilleure formation des acteurs de l’état civil ;

    (5)Continuer de mener régulièrement des actions de sensibilisation des Agents de l’Etat et des populations à l’état civil;

    (6)Rechercher le financement de projets de modernisation du système d’enregistrement des faits d’état civil, tout en mettant en place un dispositif d’éradication de la fraude ;
    Assurer les missions régulières de Contrôle, d’Inspection des données d’état civil tout en offrant une meilleure synergie entre l’Etat civil et les autres secteurs clés de l’Administration (Éducation nationale, Santé publique, Gendarmerie et Police Nationale, Douane, Justice etc…).

    En pratique, tous les responsables de la Sécurité Publique devraient pouvoir accéder à tout moment et sur tous les principaux points du territoire national y compris aux frontières nationales, à la base de données centrales de l’Etat Civil et de la Carte nationale d’identité et du Passeport Guinéen par exemple.

    COMMENT UN PAYS COMME LE SENEGAL A-T-IL FAIT POUR OBTENIR BEAUCOUP PLUS DE RESULTATS EN LA MATIERE ET COMMENT LA GUINEE DEVRAIT-ELLE S’EN INSPIRER ?

    1. Le Développement et l’application d’un logiciel de gestion centralisée des faits d’état civil dénommée HERA ;

    2. Le Projet d’Appui à la Modernisation de l’état civil (PAMEC/SN) en cours d’exécution financé depuis Septembre 2012, à hauteur de 5 millions d’Euros par la Commission de l’Union Européenne et pour une durée de 4 ans;

    3. Le Projet d’appui à l’élaboration d’une stratégie nationale d’enregistrement des enfants à la naissance financé par l’UNICEF ;

    4. La réalisation d’une étude de faisabilité de l’informatisation du système d’enregistrement des faits et statistiques de l’état civil avec la collaboration de la Corée du Sud ;

    5. L’évaluation rapide du système d’enregistrement des faits et des statistiques d’état civil grâce à l’appui technique et financier de l’OMS ;

    6. La participation au processus africain d’amélioration accélérée des systèmes d’enregistrement des faits et statistiques d’état civil ;

    7. La tenue d’un atelier de capitalisation des bonnes pratiques sur l’état civil sur financement de l’UNICEF ;

    8. La réalisation d’un guide du citoyen et la réalisation de plusieurs documentaires sur les bonnes pratiques en matière d’enregistrement universel y compris la publication dans les medias du cahier de l’état civil, sur financement de l’UNICEF;

    9. L’animation de débats radio et télévisé sur la problématique de l’état civil ; la réalisation de films et documentaires sur l’état civil, et l’appui à l’utilisation du téléphone portable pour la signalisation des naissances ;

    10. La collaboration avec certaines maisons de justice en matière de sensibilisation.

    Bref, tout une refondation pour la sécurisation de toute la base des données par l’informatisation du système actuel, le Contrôle et l’Inspection des Services de la Sécurité publique, et l’ouverture d’un numéro de téléphone vert ouvert au public pour que tout demandeur du service de l’administration de la carte d’identité, du passeport ou de l’extrait de naissance puisse dénoncer ouvertement tout comportement contraire à la Loi, constate de la part des Agents de l’Etat.

    Merci pour la pertinence de ce papier de Guineenews, et dommage que la Société Civile ne se soit jamais appropriée de tel sujet de préoccupation majeure citoyenne pour donner une meilleure lisibilité et une crédibilité plus soutenue à sa mission et à son action.

    Par ces dangereux temps d’insécurité, en l’absence d’une réaction appropriée et urgente de sa part, le Gouvernement aurait tout simplement raté une belle occasion de se saisir de cette enquête de Guineenews pour prendre les grandes décisions qu’ imposent les défis actuels de la sécurité intérieure du pays.

    Bonne soirée de Mercredi chez vous et encore une fois, merci pour le professionnalisme de votre maison.