Entretien avec Edwy Plenel, une des icônes les plus respectées de la presse française

28 octobre 2017 11:11:18
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En marge des festivités des vingt ans de Guinéenews, nous avons rencontré Hervé Edwy Plenel, un des fondateurs de Médiapart, média français en ligne connu principalement pour ses enquêtes, qui sortent de l’ordinaire. Il est l’un des journalistes les crédibles de l’Hexagone.

Avant de participer à la création de Médiapart en mars 2008, Plenel a fait un quart de siècle au journal Le Monde. Breton d’Outre-mer, il a grandi dans les Caraïbes et en Algérie. Aujourd’hui, il mène une campagne de soutien aux confrères de la Turquie Un pays considéré comme la plus grande prison pour les journalistes qualifiés de « terroristes ».

Il va publier un manifeste dans Médiapart intitulé: « Devoir d’hospitalité ». Dans ce livre, il dit que les migrants, les exilés et les musulmans, qui viennent, pour beaucoup, d’Afrique, ne sont pas, contrairement à ce que disent les politiciens, la misère du monde. Mais des héros.

Guinéenews : quelles sont vos impressions quand vous visitez la Guinée pour la première fois

Edwy Plenel : je suis très heureux d’être en Guinée pour les vingt ans de Guinéenews. Mais il est trop tôt de parler de mes impressions. Moi, qui suis là à peine 24 heures. Mais chaque que je viens de France en Afrique, j’ai le sentiment d’un grand contraste entre mon pays où j’ai grandi, la France, un pays saisi par une forme de dépression et de malaise, avec la recherche de boucs-émissaires contre les migrants, les exilés et les musulmans, un pays qui doute de lui-même, alors qu’il est riche, qu’il a profité de la richesse du monde. Alors, quand je viens en Afrique comme en Guinée, j’ai, bien sûr, le sentiment des difficultés matérielles, financières, économiques, sociales, c’est visible, quand on arrive. Il y a la question des infrastructures, les difficultés de la vie quotidienne. Mais en même temps, on a le sentiment, malgré ces difficultés, d’un immense dynamisme, d’une humanité en marche, d’une humanité qui relève les défis, comme si la dépression était en Europe et que l’optimisme était ici. Je le ressens comme ça. Et je le ressens très fort actuellement que je publie dans Médiapart un manifeste qui s’appelle « Devoir d’hospitalité ».

Guinéenews : retracez-nous les grandes lignes de votre Manifeste ?

Edwy Plenel : dans ce livre, je dis que les migrants, les exilés et les musulmans viennent, pour beaucoup, d’Afrique. Ce n’est pas, contrairement à ce que disent nos politiciens, la misère du monde. Mais ce sont au contraire des héros. L’humanité n’est pas assignée en résidence. On a le droit de bouger, on a le droit de chercher un monde meilleur. Ma surprise, hier (jeudi 26 octobre), a été de découvrir que Guinéenews a été fondé par un guinéen au Canada (Boubacar Caba Bah, NDLR) et (Youssouf Boundou Sylla, NDLR), qui faisait ses études au Japon. Donc, on est là au cœur du fait que nous avons le droit de bouger, que l’humanité est profondément en relation et que nous sommes en marche toujours.

Guinéenews : qu’est-ce qui vous a motivés à accepter de répondre à l’invitation de Guinéenews ? Est-ce que vous connaissiez un des chefs de Guinéenews par le passé ?

Edwy Plenel : j’ai rencontré au salon du livre à Paris un des responsables de Guinéenews (Amadou Tham Camara, NDLR). Nous avons eu des échanges. Après, il m’a demandé : « accepteriez-vous de venir en Guinée pour les vingt ans de Guinéenews ? ». C’est en ce moment-là que j’ai découvert le caractère pionnier de Guinéenews. Il y a vingt ans. A l’époque, je rappelle, qu’il n’y avait pas de Smartphone, ni d’internet de façon développée, encore moins les géants du net, ni les réseaux sociaux comme Facebook, Twitter. Mais il y a vingt ans, donc en 1997, le fondateur (Boubacar Caba Bah, NDLR) a eu l’idée de lancer « boubah.com », puis « Guinéenews.org » pour la diaspora guinéenne. Pourquoi ? Parce qu’il avait compris que la révolution numérique digitale permettait d’aller plus vite. Quand le papier coûte cher, quand il n’y avait pas d’impression, ni d’électricité, on peut faire, avec internet, un média là où on ne faisait pas le journal. Donc, il a pris ce raccourci. Il a réussi à faire un journal de qualité, un journal de référence, grâce au numérique. Et cela rejoint le combat de Médiapart. Nous, on est un petit gamin à côté. On va avoir nos dix ans l’année prochaine.

Guinéenews : un petit gamin, certes, mais qui fait un travail remarquable (rire)

Edwy Plenel (rire) : mais nous, qui venons de la vieille presse, je rappelle que j’ai fait 25 ans au journal Le Monde, on se dit qu’avec le digital et l’internet, on va redynamiser la presse, retrouver le rôle populaire et démocratique de la presse. Donc, je viens ici, trop rapidement, pour rendre hommage aux pionniers de Guinéenews. Et je trouve que c’est bien d’avoir réussi cela et ça montre la voix de l’avenir pour une information démocratique, pluraliste au service du public, indépendante, sans fil à la patte, ne dépendant ni de l’État, ni d’intérêt privé qui voudrait la manipuler. Donc, nous menons ce combat sans frontière.

Guinéenews : depuis l’Europe, quel regard portez-vous sur la presse africaine ?

Edwy Plenel : j’ai un regard décalé parce que je suis un breton d’Outre-mer. Je n’ai pas grandi en France. J’ai plutôt dans les Caraïbes, ensuite en Algérie jusqu’à l’âge de 18 ans. Pour les français nationalistes, xénophobes et racistes, je suis un mauvais français (rire). Je pense que nous avons les mêmes causes, les mêmes combats. La révolution numérique est une opportunité formidable pour la démocratie… Le numérique, c’est plus seulement la liberté de l’information ou la liberté de l’expression parce que la liberté de l’information donne l’impression que les journalistes en sont les propriétaires et la liberté d’expression donne l’impression que c’est une liberté à part. Non, c’est plutôt le droit de savoir et la liberté de dire. Nous avons le droit de savoir. Grâce à internet, nous pouvons avoir accès à toutes sortes de connaissance. Le seul combat, qu’il faut mener, et que Guinéenews et d’autres mènent, il faudrait que ces connaissances soient sérieuses, rigoureuses et pertinentes. Il ne faut pas qu’elles deviennent relatives comme si toutes les opinions se valaient. C’est le danger de chez M. Trump, le successeur des Bush, mais même les Bush sont affolés aujourd’hui parce que M. Trump dit que les faits sont alternatifs, les vérités sont alternatives. Non, il y a des vérités sur le passé, des vérités sur le présent. C’est cela le savoir. Je trouve ce dynamisme, aujourd’hui, dans la presse numérique africaine. Seneweb est, par exemple, invité pour les vingt ans de Guinéenews. Nous-mêmes, on est assez partenaires de journaux numériques dans les difficultés qui ont suivi les révolutions arabes en Tunisie, en Égypte. Et comme le montre, aujourd’hui, le cas de la Turquie, la révolution numérique est un moment où les pouvoirs s’affolent, ils ont peur. Ils ont peur de cette nouvelle potentialité démocratique. Donc, ils se crispent. Je mène une campagne en soutien aux confrères Turcs. La Turquie est aujourd’hui la plus grande prison pour des journalistes. Ils sont qualifiés de terroristes, alors qu’ils n’ont fait que leur travail.

(Première partie)