Entretien avec Edwy Plenel : Macron- Afrique, CPI- Gbagbo, Sarkozy- Kadhafi, Médiapart- Guinéenews

29 octobre 2017 17:17:38
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Dans la deuxième partie de notre entretien, Edwy Plenel, une des icônes les plus respectées de la presse française, a abordé des questions comme la création de Médiapart, les six mois d’Emmanuel Macron aux affaires, sa relation vis-à-vis de l’Afrique, les « Malte Files », le Montage de la CPI dans le dossier ivoirien, le deal entre Sarkozy et Kadhafi.

Guinéenews : après un quart de siècle au journal Le Monde, qu’est- ce qui vous a motivés à créer Médiapart ? Quelle touche vouliez-vous apporter dans les médias français ?

Edwy Plenel : nous avons voulu faire un journal totalement sur internet, un journal totalement numérique digital, un journal totalement indépendant, qui ne vit que du soutien de ses lecteurs, d’où notre modèle économique pionnier, qui est l’abonnement des lecteurs.

Guinéenews : nous précisons que Médiapart vit sans publicité

Edwy Plenel : pas de publicité, pas d’argent public, pas de subvention, pas de mécène privé. Nous seuls avec les lecteurs. Enfin, un journal totalement participatif. Puisque tout abonné de Médiapart peut, dans une culture de libre parole, s’exprimer, tenir son blog et commenter.

Alors, pourquoi avons-nous fait cela, de façon un peu inconsciente ? Comme toujours, quand on se lance un défi, on ignore où il va nous mener. C’est pour répondre à un vrai problème, au doute qui existe en France : celui de la crise d’indépendance des grands médias. En France, les grands médias privés sont sous le contrôle d’industriels, qui cherchent à brimer leur indépendance, à servir leur intérêt et à ne pas déranger la puissance étatique ou les puissances économiques. Le nom, le symbole connu de tout cela en Afrique, c’est M. Bolloré. Il a pris le contrôle de Canal Plus pour mettre fin à l’indépendance de celle-ci parce qu’il est solidaire d’une sorte d’oligarchie. C’est comme la marque LVMH (Moët Hennessy Louis Vuitton), le numéro un mondial du luxe. L’homme le plus riche d’Europe, Bernard Arnauld, contrôle, aujourd’hui, le premier quotidien populaire français, Le Parisien et le premier quotidien économique, Les Échos, alors qu’il est le premier annonceur. Tout cela crée des conflits d’intérêt et fait que l’ensemble des médias privés d’aujourd’hui, ce sont des marchands d’armes, des industriels de luxe, des banquiers, des industriels de la téléphonie, des industriels du bâtiment et des travaux publics. Bon, tout ça est très malsain. Donc nous, nous avons voulu montrer que l’on pouvait recréer un organe totalement indépendant. Car la seule garantie de l’indépendance, c’est d’être rentable. Donc, trouver le public, être un succès économique. Et aujourd’hui, Médiapart est une entreprise très rentable, très profitable grâce au soutien de ses 150 000 abonnés.

Guinéenews : mais quand nous prenons les dossiers sensibles que vous soulevez, des dossiers qui heurtent parfois les intérêts des puissants, est-ce que, parfois, vous ne craignez pas pour votre sécurité ?

Edwy Plenel : non, j’ai toujours défendu cela. Le journalisme d’enquête ou le journal d’investigation, c’est l’ADN, la marque de Médiapart. Je l’ai fait au journal Le Monde auparavant. Cela veut dire que dans notre métier, nous devons toujours apporter de la plue- value. On ne peut pas, à l’époque d’internet, répéter tout ce qu’il y a partout ailleurs. Si Guinéenews se contente de répéter ce qu’il y a partout ailleurs, les gens diront qu’ils ont entendu cela à la radio, qu’ils ont vu cela à la télévision, ou qu’ils l’ont lu sur les réseaux sociaux. Donc, il faut toujours apporter de la plus-value. Et la plus forte plue-value, c’est l’information cachée, l’information inédite, l’information originale. Nous faisons cela à Médiapart.

Et dans le monde d’aujourd’hui, il y a, hélas, une finance sans frontière qui, souvent, ne sert pas les intérêts des peuples mais des intérêts purement égoïstes. Eh bien, il faut s’attaquer à ces puissances, à ces secrets, il faut révéler l’évasion et la fraude fiscale. Je rappelle que beaucoup de médias africains font des enquêtes sur les biens mal-acquis, qui sont détournés. C’est cette richesse volée, cette richesse cachée des nations, qui se retrouve dans les paradis fiscaux. Ce n’est pas seulement en Afrique. C’est en France aussi.

Guinéenews : des exemples ?

Edwy Plenel : nous avons fait des révélations sur la famille Bettencourt, sur le ministre du Budget, M. Cahuzac, qui est socialiste. Nous avons révélé ces scandales. Quand on demande des efforts au peuple, on ne peut pas cacher de l’argent à l’impôt, alors qu’il ne sert pas à la construction des routes, des écoles, des universités et des hôpitaux.

Donc, derrière ces révélations que nous faisons, il y a des vrais enjeux politiques au sens noble du terme. Des enjeux communs à toutes nos nations parce que cet argent pris dans la prévarication, cet argent détourné, nous appartient. Il est produit par nos richesses.

Est-ce que nous prenons des risques ? Ce n’est pas nous qui prenons les plus gros risques. Ce sont nos sources, qui prennent les gros risques, ces gens qui nous informent, qui nous envoient des données très importantes dans une petite clé USB, parfois, mais qui sont immenses. Alors, quelle est la protection ? La protection, c’est le collectif, c’est d’être un groupe solidaire avec les mêmes valeurs professionnelles, de se tenir les coudes, de ne pas être seul. L’exemple triste, hélas, nous avons révélé sur le paradis fiscal de Malte. Nous avons révélé combien ce pays au cœur de l’Europe, permet d’abriter de l’argent, qui, du coup, va croiser l’argent de la mafia et celui de la criminalité. Récemment, une journaliste Maltaise (Daphne Caruana Galizia avait été assassinée (par l’explosion d’une bombe placée sous sa voiture, NDLR). Elle était seule. Elle faisait des révélations sur son blog. Mais elle n’avait pas la protection d’une rédaction. Donc, elle était devenue une cible. Donc, exposée. A Médiapart, notre protection, c’est d’être une équipe qui joue collectif. Nous espérons, si Dieu veut, Inchallah comme on le dit dans toutes les langues, ça nous protégera.

Guinéenews : comment faites-vous pour traiter les dossiers sensibles relevant de l’Afrique ? Comme, par exemple, vos révélations relatives au montage de la CPI pour maintenir Laurent Gbagbo en détention avec la complicité de Paris.

Edwy Plenel : nous sommes encore une petite équipe. Médiapart ne couvre pas tout. Au contraire, nous couvrons ce que nous avons une plue- value plus forte. Et nous essayons de le faire. Nous couvrons très fortement, quand même, tout ce qui s’est passé autour de la guerre en Libye, de ses conséquences pour l’Afrique au Sud du Sahara, de la catastrophe de cette guerre et des difficultés, aujourd’hui, au Mali, où l’opération militaire française ne résout pas les problèmes. Vous savez, au cœur de tout cela, il y a un scandale d’État en France que Médiapart documente depuis six ans, maintenant. C’est notre Irak, la guerre en Libye. M. Sarkozy était financé par M. Kadhafi pour sa campagne présidentielle de 2007. Nous l’avons établi et documenté. Et il a fait cette réception en grande pompe de M. Kadhafi. Il a fait un deal avec lui. Après, il a eu peur, quand il y a eu ces révélations. Il a pris peur pour ne pas que ces secrets soient éventés. Pour nous, cette guerre qu’il a imposée au-delà du mandat de l’ONU jusqu’à la mort du guide Libyen, était une guerre privée pour effacer les traces et les témoins. Nous ne savons pas jusqu’où nous pourrons aller mais la justice travaille. Mais pour nous, c’est un scandale d’État, une affaire de haute trahison. L’Afrique en paie le prix. L’arsenal militaire a été totalement libéré. Les terroristes s’en emparent. Du coup, la déstabilisation des États en est une conséquence. Après, on vient comme des pompiers incendiaires. On a mis le feu et on dit : « on va l’éteindre ». Or, nous savons tous que cela ne se résout pas par la force. Il faut, au contraire, des solutions politiques. Notamment sur la crise Sahélienne, sur l’évolution des populations nomades et la crise économique. Nous documentons toutes ces questions, qui sont, pour nous, au-delà de l’Afrique, des questions géopolitiques essentielles.

Sur la situation concrète dans chaque pays, nous avons, parfois, des contributeurs dans le club de Médiapart, qui nous alertent. Évidemment, nous ne couvrons pas l’actualité guinéenne. Nous n’avons pas les moyens de tout cela. Mais nous sommes ouverts à tous les partenariats.

Evidemment, dans les grands dossiers, nous avons fait récemment des révélations sur la CPI pour montrer que cette CPI, avec nos journalistes (Stéphanie Maupas) qui avait travaillé sur ce joker des puissances, sur cette instrumentalisation de la CPI pour qu’au fond, elle ne s’occupe que des petits, que des petits dictateurs, que des petits tortionnaires, pas les gros.

Guinéenews : c’est d’ailleurs l’argument de certains Chefs d’État africains

Edwy Plenel : les faits leur donnent raison. Il n’y a pas eu de procédure sur la guerre en Irak ou dans les territoires occupés de la Palestine. Ceci est anormal. Il n’y a pas d’égalité. Stéphanie Maupas est, également, aujourd’hui avec Fanny Pigeaud. Ils travaillent pour nous dans le dossier ivoirien. Nous avons montré dans le cas emblématique de l’affaire Gbagbo, le dossier a été, en grande partie vicié. Ça n’excuse pas forcément, ce qu’a fait M. Gbagbo ou ses partisans. Mais on ne fait pas une manipulation politique de la justice. Donc, nous avons révélé cela. Nous espérons que cela va provoquer plutôt un ressaisissement de la CPI. Car, c’était une belle idée que le crime contre l’humanité, le crime de guerre et le génocide ne soit pas impuni, qu’une justice sans frontière puisse s’en occuper comme les tribunaux ad hoc en Yougoslavie et au Rwanda. Donc, il faut un examen de conscience de la CPI car à travers le cas de son premier procureur, tous les documents que nous avons trouvés, montrent que c’est une justice manipulée, pas indépendante et qui ne respecte pas totalement son mandat.

Guinéenews : en tant que journaliste averti, vous avez suivi tous les présidents qui se sont succédé à la tête de la France. Est-ce que, à votre avis, M. Macron fera-t-il mieux que ceux qui l’ont précédé vis-à-vis de l’Afrique ?

Edwy Plenel : j’attends, j’attends, j’attends, j’attends, j’attends, j’attends. Cela veut dire que, pour l’instant, je n’y vois pas. Il a fait, en Algérie, des grandes déclarations sur l’histoire de la colonisation. Regarder cela en face ne veut pas dire se repentir. Mais c’est vrai que la colonisation, les nations occidentales et la France la première, s’est invitée chez les peuples sans y être invitée, ni leur demander l’invitation. Elle a pillé leur richesse. Cela a fait l’accumulation primitive du capital. Elle a opprimé les peuples (l’esclavage, le commerce triangulaire et les travaux forcés). Donc, il faut reconnaître que c’est un crime. C’est un crime de lèse-humanité, quand une civilisation se croit supérieure à d’autres, quand une culture se croit supérieure à d’autres, quand une religion se croit supérieure à d’autres. On ne peut pas combattre des idéologies totalitaires d’aujourd’hui, qui voudraient imposer le pouvoir d’une religion, le pouvoir d’une idéologie, par la violence et ne pas reconnaître  dans le passé, comment nous avons pu faire ces erreurs. C’est une force, pas une faiblesse. Pour moi, ces mots de vérité, toute l’Afrique l’attend. J’ai grandi dans les Caraïbes avec Frantz Fanon, Édouard Glissant, Aimé Césaire, la Négritude et la pensée de la relation que défend Edouard Glissant ou les Damnés de la Terre de Fanon. J’étais à Alger en 1969 pendant le festival Panafricain. Pour moi, c’est mon histoire, c’est mon histoire. Je suis un français qui défend cela depuis tout le temps et qui espère, que la France, un jour, aura ce sursaut

Concernant M. Emmanuel Macron, je trouve qu’en six mois, il aurait déjà dû le faire. Ce sont des actes qu’on doit faire tout de suite s’ils sont symboliques. Ils ne coûtent pas d’argent mais ils sont importants. J’aurais préféré que M. Macron invite tous les Chefs d’État d’Afrique pour dire cela, au lieu d’inviter M. Trump, M. Poutine ou de recevoir le dictateur Sisi récemment; J’aurais préféré qu’il fasse cela. C’est important. Mais ce n’est toujours pas là… Vous me posez une question sur un homme, moi je vous réponds sur les institutions. Je fais partie de ceux qui, depuis tout le temps, critiquent les institutions françaises, sous les présidents de droite, sous les présidents de gauche. Ce présidentialisme français que, parfois, certains de vos présidents, ont envie d’imiter, qui est un pouvoir trop personnel, trop à la première personne ou le choix d’une personne épuise le « Nous » du peuple souverain. Moi, je crois à des démocraties délibératives. Nous parlions du numérique, on est à l’heure des réseaux sociaux et du partage. La démocratie, c’est l’écoute, le partage, la discussion, l’échange, la négociation. C’est ce qui fera la démocratie, pas le choix d’un seul.

De ce point de vue, la France donne, depuis très longtemps, les mauvais exemples. Ce Bonapartisme, ce Césarisme, ce présidentialisme. Alors, on croit de loin que c’est un État fort, un pouvoir fort, mais vous voyez bien, la crise française de ces dernières années. Vous avez vu la fin de Jacques Chirac et comment il n’a pas su saisir le plébiscite contre l’extrême droite. Vous avez vu comment Nicolas Sarkozy a violenté nos valeurs communes avec cette identité nationale liée à l’immigration, l’identité au singulier, alors que nous sommes un peuple pluriel. Il y a de l’Afrique dans la France, il y a des Caraïbes dans la France, il y a de l’Asie dans la France. Il y a du monde entier dans la France. Mais vous avez vu, hélas, comment François Hollande, sous le coup des attentats, en prenant peur, a été dans la même direction, l’état d’urgence permanent. Ce qui donne des idées à certains pouvoirs autoritaires comme Monsieur Erdogan…

Je pense que toutes ces dérives ne sont pas seulement liées aux idéologies, au poids du repli, de la xénophobie, du racisme et de la quête de bouc-émissaire. Elles sont liées aussi à la fragilité de ces pouvoirs. Et comme ils sont fragiles, ils cherchent des arguments démagogiques pour survivre. M. Macron est jeune, il va avoir quarante ans, il a bénéficié de cette crise. Je n’ai pas eu de préjugés. Il est venu faire ses grandes interviews chez Médiapart avant son élection par deux fois. C’était en direct. Il était très long, très franc. Mais depuis qu’il est président, je trouve qu’il est encore trop dans ce système traditionnel. Il n’est pas au rendez-vous de cette hauteur dont nous avons besoin, de cette refondation démocratique. Il avait dit une révolution démocratique profonde. Je l’attends. Je l’attends, évidemment, vis-à-vis des peuples, des pays, des continents, et tout particulièrement de l’Afrique. Un continent auquel la France doit sa richesse. Il y a encore un commerce inégal et des matières premières, qui font la richesse des grandes sociétés internationales, alors qu’elles ne profitent pas aux peuples. Ce qui me rend triste, c’est que la France a été le pays de la première déclaration des droits de l’homme mais elle n’est pas un pays des droits de l’homme, plutôt un pays de la déclaration (rire). Or, il ne suffit pas de déclarer mais d’être au rendez-vous.

Guinéenews : vous allez rentrer après les festivités de nos vingt ans. Mais pour pérenniser le contact dans l’avenir, que pourraient faire Médiapart et Guinéenews ensemble ?

Médiapart : cela revient à Guinéenews. Je suis contre les logiques d’hégémonie Je suis ouvert au partage, s’il y a des idées, des propositions. La seule complexité, c’est notre modèle économique. Mais cela est lié aussi aux réalités des pays. Il y a le problème de l’alphabétisation, de l’accès aux banques, des cartes de crédit et le niveau de vie. Le modèle économique de Médiapart, est qu’il faut payer sauf nos vidéos, ou notre club participatif ou les résumés de nos articles.

Par exemple, quelque chose qui est possible. Dans le club de Médiapart, on pourrait avoir une édition participative comme un petit journal de Guinéenews. Là, Guinéenews reproduit certains de ses articles pour les faire partager à un public français à partir de Médiapart. D’autres journaux le font, y compris des journaux d’enquête américains et les ONG de défense de droits humains ou des immigrants. Donc, on pourrait, déjà, faire que Guinéenews ait une fenêtre sur Médiapart pour se faire encore mieux connaitre à partir de ce média de référence.