Entretien : Accord de 20 milliards, insalubrité, Syli, CENI, 3e mandat, rapatriement des Guinéens, Damantang dit tout

15 septembre 2017 8:08:25
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Dans la deuxième et dernière partie de notre entretien, le porte-parole du gouvernement guinéen, Damantang Albert Camara, a évoqué les questions brûlantes de l’heure : La signature de l’accord de 20 milliards de dollars, la gestion des ordures, les préparatifs des élections locales, le Syli national, le troisième mandat, la vie de ministre et le rapatriement des guinéens en situation irrégulière aux Etats- Unis (USA).

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Guineenews: l’actualité qui fait tant du bruit, c’est bien la signature d’un accord historique entre la Guinée et la Chine, un accord mines contre infrastructures, à hauteur de 20 milliards de dollars. C’est quoi, exactement, le contenu de cet accord ?

Damantang Albert Camara : bien avant moi, je crois que les signataires de cet accord ont eu à s’exprimer sur la question de manière technique. Je crois qu’il faut résumer pour rendre ça beaucoup plus digeste pour les guinéens. En parlant des milliards de dollars, il est vrai, ça réveille des fantasmes et des passions de tous les côtés mais il faut être serein. Ce dont on parle, est un protocole d’accord, une entente d’un cadre global qui va être défini étape par étape, année par année, projet par projet, et faire à chaque fois objet de validation par toutes les instances qui sont chargées de valider ce type d’accord de la Guinée avec d’autres Etats notamment l’Assemblée nationale. Donc, il n’y a pas lieu de s’émouvoir outre-mesure sur quelque chose qui, de toute manière, a été conçue justement pour rassurer l’ensemble des acteurs. La signature entre des acteurs qui se portent garants au profit d’acteurs privés notamment les banques chinoises et les opérateurs chinois qui vont être sur le terrain, la limitation du flux physique d’argent car c’est l’argent qui va transiter des banques chinoises jusqu’aux opérateurs directement, la présence de cabinets d’avocats pour entourer juridiquement toutes les opérations, la présence du bureau d’étude pour vérifier la réalité des marchés, éviter les surfacturations qui sont des causes des détournements et de la corruption, l’engagement sur le long terme à travers des projets ficelés. Au-delà de ça, on ne peut pas dire grand-chose et beaucoup de ceux qui spéculent sur ces 20 milliards, spéculent dans le vide. Dès l’instant où la seule somme à date qui est sûr d’être déboursée et qui a fait l’objet d’accord, c’est les 1,4 milliard dollars qui vont concerner la période 2017-2018, pour le financement d’un axe routier Coyah-Mamou-Dabola, les voiries de Conakry, la construction de quatre universités, je pense que ça se résume un peu près à ça. On peut discuter de ça et ça va être validé à l’Assemblée nationale. Ensuite, on passera aux autres étapes, chaque année avec des processus de validation. Je crois qu’il y a beaucoup de bruit et de spéculations sur ces vingt milliards de dollars, attendons à chaque fois d’avoir les projets en face de nous pour en discuter et avoir leur bien fondé. C’est ce qui est dommage dans le débat en Guinée et ça, depuis 2011.

Guineenews : en contrepartie, qu’est-ce que la partie chinoise va gagner concrètement ?

Damantang Albert Camara : c’est un contrat qui repose sur les revenus des ressources minières, pas les ressources minières elles-mêmes en tant que tel, je crois que c’est quelque chose de fondamentale. Depuis notre indépendance, on dit de préserver les ressources minières pour les générations futures et je crois que nous sommes les générations futures de ceux qui ont décidé de cela en 1958 et ensuite en 1984. Je crois qu’à un moment donné, il faudrait que nos ressources servent à quelque chose plutôt que de rester en jachère pour des grands groupes miniers. Je crois que c’est en fonction de l’évaluation du revenu de ces ressources, que ces 20 milliards ont été également calculés.

Guineenews : un éboulement d’ordures a tué au moins dix guinéens à Dar-es-salam. Un drame, qui a choqué plus d’un. Quelles sont les dispositions qui sont prises pour éviter de tels drames ?

Damantang Albert Camara : c’est un drame qui s’est déroulé et qui est vraiment regrettable et ça met en place deux logiques contradictoires mais qu’il faut pourtant concilier. Les besoins sociaux basiques, vous voulez vous installer dans un espace proche de votre lieu de travail et vous avez un espace qui semble à priori disponible. Donc, vous vous installez et malheureusement, c’est un espace qui n’est pas approprié pour le logement. C’est pour dire que l’Etat ne m’a pas donné un autre espace et donc je vais m’installer et gérer les risques comme il se doit et malheureusement, ça débouche parfois sur des drames. Depuis 1985, il y avait un programme prévu pour que cet espace soit dégagé et qu’il n’y ait plus d’habitation, l’Etat n’a plus été présent après et les gens ont continué à s’installer. Il était prévu que cet espace soit totalement dégagé en 2005 mais ça n’a pas été fait, l’espace qui a été prévu à Kagbelen pour le déménagement de cet espace a commencé à être illégalement occupé et là encore par l’absence de l’Etat. Vous avez le résumé du furoncle qui est sur notre pays et qui est la gestion des déchets avec toute la chaîne qui est polluée car le dernier maillon, l’endroit de stockage des déchets n’est pas disponible dans l’état actuel. Voilà, le défi auquel nous sommes confrontés avec le déguerpissement de la zone mais avec le financement que nous venons d’obtenir, nous espérons régler définitivement cette histoire d’assainissement de Conakry et parallèlement commencer à régler cette histoire d’occupation illégale des espaces.

Guinéenews : sauf que le gouvernement est accusé de ne rien faire contre l’insalubrité. Qu’est-ce que vous faites, concrètement, pour débarrasser Conakry des montagnes d’ordures ?

Damantang Albert Camara : c’est purement un échec, la question de l’assainissement et même le président le dit régulièrement, de ce point de vue certaines décisions ont d’ailleurs été prises et qui prouvent que le président a compris l’ampleur des dégâts. L’assainissement de Conakry est vraiment le point le plus noir de notre gouvernance et qu’il faut absolument régler. Le temps que cela a pris est dû autant aux faiblesses administratives qu’à la nécessité de chercher une solution durable et définitive. Il ne s’agit pas de faire venir l’armée et dégager pour se retrouver dans le même cycle de renouvellement de ces ordures, il faut trouver une solution durable avec des moyens conséquents. Nous avons essayé plusieurs opérateurs et à chaque fois au dernier moment de la conclusion, il y a un élément qui venait nous montrer que ce n’était pas viable; certains refusaient de s’impliquer dans le processus de ramassage et d‘autres disaient que la nature des ordures guinéennes ne permettaient pas leur transformation en énergie. Beaucoup de problèmes sont venus se greffer à chaque fois que le gouvernement essayait de trouver une solution durable avec un partenaire privé. J’entendais les différents ministres concernés en parler. Je crois qu’aujourd’hui avec le financement que nous allons obtenir avec nos partenaires, le dégagement de la zone destinée au stockage des ordures, je crois qu’on arrive et qu’on va arriver à la fin du tunnel.

Guineenews: l’opposition accuse le gouvernement d’être le principal instigateur de la crise qui sévissait à la CENI pour, dit-elle, retarder les élections locales.

Ministre Albert Damantang: la CENI est indépendante, c’est à elle d’assurer son indépendance et l’opposition est représentée à la CENI. Cela veut dire alors que les commissaires de l’opposition se sont laissés manipuler par le gouvernement, je ne pense même pas que l’opposition croit à cela. Je crois qu’à un moment donné, il faut mettre de côté le discours purement politique et faire face à la réalité, tout le monde sait qu’il y avait une crise à la CENI et que ce n’est pas le gouvernement qui est l’instigateur.

Guineenews: on sait que vous êtes un passionné du football. Souvent, on vous voit au stade du 28 septembre. Autrefois, dans une chronique célèbre, vous aviez analysé les 5-0 que la Cote d’ivoire avait infligés à la Guinée lors de la CAN 2008. Dix ans après, quel regard portez-vous sur les prouesses du Syli A ? Y a-t-il eu un changement entre le Syli de 2008 et celui de 2017 ?

Damantang Albert Camara : peut-être même que le Syli de 2008 était plus fort que celui de 2017, c’est ce qui est inquiétant. D’un point de vue profane, je m’intéresse beaucoup aux questions de sport et de football car dans une autre vie, j’ai eu l’occasion de m’intéresser administrativement au football. Les pays qui sont en avance en Afrique en terme de football, ont des centres de formation de footballeurs depuis une vingtaine d’années, le Sénégal, le Mali, le Burkina-Faso, ils ont tous des écoles de football. La Guinée a perdu beaucoup de temps avant d’en avoir et c’est pourquoi je salue l’initiative de M. Antonio Souaré et d’autres qui ont enfin commencé à créer des écoles de football. Je crois que dans quelques années, les générations qui vont commencer dans ces écoles seront en âge d’être dans ces équipes de haut niveau, on va avoir de bons résultats. Ensuite, il y a également la mentalité, je pense que les jeunes guinéens sont capables de battre n’importe quelle équipe dans un jour où ils sont enthousiastes et euphoriques. Ce sont des artistes mais ce ne sont pas des footballeurs. Les compétiteurs gagnent des matchs, ils gagnent des trophées or les footballeurs font plaisir au public, ils font de belles actions, ils peuvent battre n’importe qui et n’importe quand. Mais quand il s’agit de préserver un résultat, de tuer ou de geler un match, ce n’est pas dans leur esprit et lorsqu’on aura dépassé ce cap là, on sera de véritables compétiteurs, on gagnera des compétitions.

Je pars du principe que ce qui est vrai pour le football est également vrai dans la vie de tous les jours même dans l’administration, même dans la politique. Quand on est un professionnel, il y a des choses et des erreurs qu’on ne fait pas. J’ai discuté avec des amis de la Cote d’Ivoire qui se lamentaient sur la perte du titre de la championne du monde par l’ivoirienne pour juste n’avoir pas cassé le torse à la ligne d’arrivée. La différence entre elle et celle qui a gagné, est qu’on apprend ça à la victorieuse tous les jours et pendant des heures en lui disant tu as beau être rapide mais, il y a des petits détails qui font la différence. Peut-être que l’ivoirienne était plus rapide mais le simple fait qu’elle ait oublié de casser le torse, elle a perdu le titre. On dit que le professionnel est celui-là qui est capable de donner le meilleur de lui-même même lorsqu’il n’en a pas envie (Michel Hidalgo). Et c’est parce que vous l’apprenez, vous l’intégrez. Malheureusement, ce n’est pas encore la culture chez nous que ça soit dans le football ou dans l’administration ou dans d’autres secteurs. C’est ce qui nous empêche d’avoir des résultats. Il faudra à un moment donné qu’il y ait une révolution des esprits qui nous permette de dépasser ce stade et à ce moment-là, on aura des performances.

Guineenews : le troisième mandat, c’est dans toutes les bouches. A votre avis, est-ce que le président de la république est disposé à briguer un troisième mandat ?

Damantang Albert Camara : vous avez dit qu’on en parle partout et je vous répondus sauf dans les principales bouches, celle du président de la république et celle du porte-parole du gouvernement. Et je ne vais pas commencer aujourd’hui (rire).

Guineenews: question indiscrète, est-ce facile la vie de ministre ?

Damantang Albert Camara : ah non ! Ce n’est pas facile du tout. Beaucoup de gens à un moment donné, se plaignaient ou s’inquiétaient de la pression que le président mettait sur l’ensemble du gouvernement et j’ai eu l’occasion de dire que ce n’est pas le président qui met la pression, c’est le pays qui met la pression. Le président est sous pression et il n’est pas question qu’il gère seul cette pression, il veut des résultats et le gouvernement est tenu d’obtenir et de fournir des résultats. Donc, être ministre n’est pas facile dans tous les pays, être ministre en Guinée dans une situation que nous vivons, où nous sommes pratiquement entrain de reconstruire tout ce qui est fondamental à notre développement, c’est une situation qui est stressante et difficile mais qu’il faut assumer.
Guineenews : la Guinée est confrontée à la dégradation de nos routes. Les citoyens se plaignent à longueur de jour. Que faites-vous pour corriger ces défaillances ?

Damantang Albert Camara : de toutes les manières, il n’y a pas dix milles voies à Conakry si vous devez vous rendre dans un endroit, vous serez forcément dans un nid de poule. Donc, il n’y a pas que trois voies principales et des voies secondaires selon la structuration de la ville, la ministre est entrain de travailler pour remédier à ça mais là aussi, il fallait forcément augmenter le niveau de nos revenus pour vraiment régler de manière définitive ces questions de voiries de Conakry et des routes. Cela fait partie également des priorités qui ont été recherchées dans ce financement avec l’accord chinois qui nous permettra de combler tous ces besoins en terme d’infrastructures routières à Conakry et à l’intérieur du pays.

Guineenews: le rapatriement des guinéens en situation irrégulière aux Etats-Unis est à la Une de l’actualité. Est-ce que la question a été débattue au sein du gouvernement. Si oui, est- ce- qu’il y a un mécanisme qui a été trouvé pour un compromis?

Damantang Albert Camara : c’est une question très délicate, il y a quelques mois, nous avons été interpellés autour du rapatriement de quelques guinéens de Belgique. On reprochait au gouvernement de participer à ce rapatriement sachant que nos compatriotes qui sont dans ces pays sont allés pour se chercher et peut-être rendre service à leurs familles. Le gouvernement n’a pas cette vocation d’empêcher les guinéens de rechercher le bonheur ailleurs s’ils le souhaitent, on aimerait qu’ils le retrouvent. C’est un choix qu’il faut respecter, nous n’avons aucun intérêt à favoriser le rapatriement des guinéens ici contre la volonté de tous ceux qui sont partis. Mais il faut savoir qu’au même moment où le gouvernement est réticent à favoriser ou à faciliter le rapatriement des guinéens, nous avons des centaines de compatriotes qui dans le monde entier, sont entrain de chercher des visas pour aller étudier, pour des questions de santé, pour des raisons de formations et qui à cause de la réticence du gouvernement à favoriser le rapatriement, n’obtiennent pas ces visas. Qu’est-ce-qu’il faut faire? La responsabilité du gouvernement est de respecter ses engagements internationaux, peut-être que demain la Guinée sera un pays dans lequel les gens auront envie de venir dans les conditions qui ne nous arrangent pas et que nous serons obligés de prendre des mesures pour stopper l’immigration vers la Guinée. Il s’agit tout simplement de faire respecter les accords-là, de faire de sorte que les guinéens quelque soit leur situation à l’étranger, soient également respectés et pour cela, le ministère des affaires étrangères se bat. C’est bien la raison pour laquelle nous sommes dans une situation tendue avec nos amis américains et qu’il va falloir régler cette question de la manière la plus diplomatique que possible pour le bien des guinéens où qu’ils soient.   

Entretien réalisé par Alpha Le Sérum, Fatoumata Dalanda et Abdoulaye Bah