Editorial : Comment envoyer à la retraite un président réélu, suspecté de rempiler ?

10 novembre 2017 13:13:33
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La Guinée est à la croisée des chemins. Inutile de l’écrire, c’est connu de tout le monde. A deux ans de la fin du second mandat du président Alpha Condé, trois scrutins se pointent à l’horizon pour une CENI décriée : les élections locales de 2018, les législatives de 2018 et les présidentielles de 2020.

Question, somme toutelégitime, donc : ces trois élections seront-elles séparées ou couplées ? Ou fera-t-on le glissement à la congolaise ? Pour l’heure, sauf être devin, nul ne pourrait prédire l’avenir.

Cependant, une chose est certaine. La Guinée de 2017 n’est pas rassurante. Tous les clignotants sont au rouge. Et ce qui inquiète, c’est que le pouvoir et l’opposition semblent être dépassés par les évènements. Or, il n’y a pas de troisième alternative. La lueur pourrait venir de la société civile mais celle-ci aussi peine à se réveiller.

Concernant les tenants du pouvoir, trois remarques méritent d’être faites. Premièrement, chaque fois que le sujet d’un éventuel troisième mandat lui est posé, soit Alpha Condé a éludé la question, soit, il a haussé le ton. Parfois, il se cache derrière le peuple. Parfois, il cite son modèle rwandais. Et ce n’est pas un bon signe.

Deuxièmement, contrairement au Nigérien Issoufou, le co-président de la Guinée, ou à l’Ivoirien, Alassane Ouattara, son conseiller économique, ou à Ellen Johnson Sirleaf du Liberia, Alpha Condé n’a jamais annoncé, publiquement, sa volonté de partir après ses deux mandats. Les trois premiers, eux, l’ont fait.

Troisièmement, personne ne le voit non plus adouber un ministre de son gouvernement, ni préparer un dauphin issu de son parti comme l’a fait Dos Santos en Angola ou Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire. Pour preuve, depuis 2010, le RPG-arc-en-ciel peine à trouver son remplaçant idéal. Et ce n’est pas l’actuel président de l’Assemblée nationale, Claude Kory Kondiano, qui ferait l’unanimité.

Plus grave encore, Alpha Condé n’a pas l’air de céder le pouvoir à un de ses alliés comme Kassory Fofana ou Sidya Touré, sous risque de créer l’implosion de ce qui reste de son parti. Il ne tente pas, non plus enfin, de trouver un arrangement avec un leader consensuel de son choix de l’opposition.

Malheureusement, en face aussi, ceux qui doivent assurer l’alternance, ne convainquent pas ou le font très peu. Trop divisée, trop essoufflée, l’opposition actuelle est loin d’être celle qui troubla le sommeil de Dadis Camara en 2008 ou les beaux jours d’Alpha Condé, à la veille des législatives de 2013.

Aujourd’hui, Cellou Dalein Diallo est devenu chef de l’opposition guinéenne. Sidya Touré est haut représentant du chef de l’État. Lansana Kouyaté court le monde. Quant aux jeunes loups, ils sont sans troupe, ni moyens. Dans ce contexte, et en l’état, aucune alternance n’est possible.

Deuxième handicap, l’opposition guinéenne, plus verbeuse que réaliste, brandit les muscles plus qu’elle n’agit sur le terrain. C’est comme le chien du village, qui se montre bruyant face à l’hôte devant le portail, mais qui traverse tout le village, la queue entre ses quatre pattes, quand il voit le singe descendre de l’arbre. C’est beau de crier à chaque manifestation : « non au troisième mandat » mais sur le terrain, quel est le plan B en étude, si le président actuel faisait le forcing ?

A un moment donné, l’opposition avait annoncé, tambour battant, la mise en place d’une équipe devant préparer une stratégie efficace pour barrer la route à un troisième mandat. Mais depuis, l’on ignore la composition de ses membres et les grandes lignes de sa feuille de route.

Autre handicap, l’opposition manque de stratégie efficace. Pourtant, au Sénégal, tout le monde sait comment Me Abdoulaye Wade, chantre du Sopi « changement », réussit l’alternance en 2000 et comment il fut évincé en 2012 par Macky Sall. En Guinée aussi, les Guinéens eurent raison de Lansana Conté en 2007 et de Dadis Camara en 2008 grâce à l’unité d’actions des forces vives d’alors. C’est comme au Burkina Faso, quand la rue eût raison de Blaise Compaoré, après 27 ans de règne.

Dernier handicap enfin, l’opposition guinéenne ne tient pas des discours rassurants. A chaque sortie médiatique, ce sont les réactions émotives. Pourtant, l’exemple de la Gambie est frappant. En Gambie, quand Adama Barrow, élu sans être installé, avait proféré des menaces contre son prédécesseur, Yaya Jammeh confisqua son fauteuil. Ce dernier n’était parti que lorsqu’il eût des assurances. Depuis, Adama Barrow a mis le chapelet des crimes de Jammeh dans les tiroirs.

Sous la démocratie militaire aussi, Alpha Condé était allé jusqu’à proposer l’amnistie à Lansana Conté, celui-là même qu’il combattait et qui l’avait emprisonné. Alors, si aujourd’hui, l’opposition guinéenne se met à menacer le président actuel à cause des détournements du dénier public ou des violations des droits humains ou de la constitution sous son règne, il serait difficile pour celui-ci de céder le pouvoir à ceux qui pourraient l’emmerder demain. Par principe, l’opposition a raison de demander des comptes. Mais elle ne doit pas oublier ce qu’on appelle « Realpolitik ».

De tout ce qui précède, l’opposition guinéenne et tous les partisans de l’alternance doivent le noter et le retenir. Si Alpha Condé a été réélu en 2015 par l’expérimentation du coup KO, c’est grâce, en grande partie, à deux paramètres. Son engagement dans la lutte anti-Ebola d’une part. D’autre part, les Occidentaux sont enclins à fermer les yeux pour un président en quête de réélection que celui-là qui veut forcer un troisième mandat.

Qu’on le retienne donc une fois pour toutes. Si l’opposition guinéenne veut gagner  l’alternance en 2020, c’est aujourd’hui qu’elle doit se lever, pas la veille. Et le combat, ce sont les stratégies, et non dans les médias. Quant à Alpha Condé, il a déjà pris les devants. Le procès du 28 septembre 2009 et la lutte contre le terrorisme sont deux nouvelles chansons, qu’ils pourraient composer pour charmer la communauté internationale. Le signal est donné avec cette soi-disante connexion des Djihadistes venant de Sagalé au Foutah. C’est trop beau pour être vrai.

Mais on peut se tromper ! Loin d’avoir le monopole de la vérité, c’est le débat que nous ouvrons.