Diplomatie : Des budgets de complaisance accordés à certaines ambassades ou l’autopsie d’une gabegie financière…

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C’est un euphémisme d’affirmer jusque dans les années 2012-2013 que les ambassades et les missions diplomatiques guinéennes accréditées à l’étranger étaient confrontées à d’énormes difficultés d’ordre organisationnel, financier, logistique, etc. Et comment ?Objet inconnuLa genèse du problème : Des réformes sans mesures d’accompagnement…

En effet, au temps du feu général Lansana Conté, Kozo Zoumanigui, fraîchement nommé ministre des Affaires étrangères (AE) le 23 août 1994, avait initié des réformes courageuses pour re-dynamiser la diplomatie guinéenne. S’inspirant du modèle ghanéen à l’époque, il avait opté pour une diplomatie axée sur le développement en lieu et place d’une diplomatie de caniveau. Et pour cela, apprend-on, pour une meilleure représentativité du pays et pour des raisons de souveraineté de l’État, il était inacceptable que les diplomates guinéens restent pendant plusieurs mois sans recevoir leurs salaires, traitements et autres dépenses de fonctionnement. Mais très malheureusement, ces réformes se sont butées à une résistance féroce qui ne dit pas son nom, comme cela est coutume en Guinée. Conséquence, le modèle ghanéen duquel l’ancien ministre s’était inspiré a été appliqué, mais sans aucune mesure d’accompagnement conformément au cahier de charge régissant l’application de telles réformes, nous informe un ancien collaborateur de l’ancien ministre. Ces informations sont confirmées par plusieurs autres sources diplomatiques apostrophées par Guinéenews©.

Lounceny Fall, le prédécesseur de la ministre Makalé Camara, actuellement en charge du département de tutelle, dès les premiers jours de sa prise de fonction, a tenté de renverser cette tendance en faisant en sorte que les diplomates reçoivent tous leurs salaires et leurs budgets de fonctionnement à temps leur permettant de mieux opérer sur le terrain. Toutefois, dans les budgets 2013, 2014, 2015 et 2016 du ministère des Affaires étrangères, certaines ambassades (comme vous allez le voir ci-dessous) ont bénéficié des montants faramineux et fantaisistes dont l’analyse permet de croire à la mise en place d’un modèle de détournement, au détriment de l’Etat guinéen. Car pour la plupart, ne reflétant pas de la réalité avec une gestion opaque privant des conseillers considérés comme des piliers des ambassades, d’avoir accès à des fonds pour certaines missions d’État qu’ils effectuent au compte de la Guinée, à l’étranger.

Si nos diplomates ont “galéré” pendant six (6) mois en 2016 sans être payés, en décembre de la même année, ils ont reçu tout leur arriéré de salaire. Et pour le premier trimestre 2017, l’ordre de virement de leurs salaires, traitement et fonctionnement, a été donné à la banque centrale de la république de Guinée (BCRG), depuis le 30 mars dernier de procéder à leur transfert. “ Normalement, ça prend 48 h à la BCRG de faire les opérations de virement. Donc, sauf changement de dernière minute, l’argent est déjà viré dans les comptes des ambassades et missions diplomatiques….”, affirme une source proche du dossier.

Cette information est confirmée par de nombreux diplomates que nous avons pu joindre. Toutefois, ils déplorent du fait que ce sont seulement 20 à 30% de leur budget qui leur ont été virés sans aucune explication. “ C’est la même chose qui s’est passée l’année dernière. On vire une portion au premier trimestre, mais le reliquat leur sera crédité dans les prochains virements…Les diplomates le savent comment ça fonctionne”, nous précise un haut cadre familier au dossier.

Le budget 2017 et son corollaire…

Au moment où la Guinée à travers son président de la République, Alpha Condé, occupe la présidence tournante de l’Union Africaine, votre quotidien électronique Guinéenews© a enquêté sur le stratagème lié à l’hémorragie et à la gabegie financières des maigres ressources que la Guinée met à la disposition de nos ambassades et missions diplomatiques, accréditées à l’extérieur.

En effet, le budget total des ambassades et missions diplomatiques accréditées à l’étranger tel que voté par l’Assemblée nationale pour l’année fiscale 2017 est de cent quatre vingt dix huit milliards deux cent vingt six millions quatre vingt sept mille francs guinéens (198 226 087 000 GNF), soit  21 315 251 USD ( pour le taux de change de 1 USD = 9230 GNF).

Budget 2017 du ministère des Affaires étrangères tel que voté par l’Assemblée nationale

Total

Traitement et Salaires

Opérations

198.226.087.000 GNF

57 240 753 000 GNF

140 985 334 000 GNF

21 315 251 USD

6 155 098 USD

15 160 152 USD

Le stratagème de détournement des deniers publics

Généralement, les budgets sont établis en fonction des zones géographiques, qui tiennent compte du niveau de développement et de la cherté de la vie du pays d’accueil . Selon les informations recueillies par Guinéenews©, il existerait différentes types de zones : A, B, C et spéciale. Mais qu’est-ce qui arrive ?

C’est que pour dilapider les maigres ressources de l’Etat, le ministre des AE en fonction aidé par certains cadres véreux de son département, fait nommer ses hommes dans des ambassades qui pourront appliquer son stratagème de vol en matière de rétribution des fonds vers lui directement ou par le biais des intermédiaires. Et cela se fait bien avant l’établissement du budget des ambassades. Et celui qui succède au ministre sortant ayant établi le système de «vol à ciel ouvert », au lieu de procéder au contrôle pour s’assurer que les chiffres établis par son prédécesseur correspondent à la réalité, maintient le même système. Puisque lui aussi commencera bientôt à recevoir les fameuses «enveloppes salées» en provenance des ambassades sur le dos du contribuable guinéen.

Et très souvent, le budget dans ces ambassades est très élevé et dépasserait parfois 45 à 65% des dépenses réelles de fonctionnement de celles-ci. Le reste est détourné sans associer les conseillers, qui parfois sont marginalisés et ne se contentent que de leurs petits salaires qui ne suffisent pas pour faire face à leurs dépenses familiales.

Selon le budget 2017, le top 5 des ambassades les plus budgétivores sont :

1- Genève, Suisse :

Traitement et salaire : 2 031 784 000 GNF ;

Fonctionnement : 5 063 071 000 GNF ;

2- Londres, Angleterre :

Traitement et salaire : 3 603 575 000 GNF ;

Fonctionnement : 2 535 231 000 GNF ;

3- Paris, France :

Traitement et salaire : 2 165 772 000 GNF ;

Fonctionnement : 3  926 362 000 GNF

4- Bruxelles, Belgique :

Traitement et salaire : 1 822 253 000 GNF

Fonctionnement : 4 002 415 000 GNF

5- Tokyo, Japon :

Traitement et salaire : 1 717 365 000 GNF  ;

Fonctionnement : 4 144 226 000 GNF.

Voir l’intégralité du budget 2017 des ambassades et missions diplomatiques guinéennes tel que voté par l’Assemblée nationale

De l’analyse de ces données, il ressort clairement que l’ambassade la plus budgétivore est celle de la Guinée, en Suisse. Le montant qui lui est alloué dénote que la ville de Genève est plus chère que celles de Tokyo. Pourtant, selon le classement de eurocost.com de 2016, Tokyo est la ville la plus chère au monde ; Luanda (3ème) ; Genève (4ème), New York (11ème) ; Londres (12ème), Washington (30ème). Si on se fiait à ce classement, l’ambassade de Guinée à Tokyo aurait pu recevoir le plus gros du budget au lieu de celle de Genève. Il y a anguille sous roche !

Ce qui est encore surprenant c’est de savoir pourquoi les ambassades de Guinée, à Paris (coopération bilatérale) et à Bruxelles (coopération multi-latérale), qui ne figurent même pas sur la liste des 30 villes les plus chères au monde peuvent bénéficier des budgets aussi élevés que celles de nos chancelleries qui se trouvent à New York et Washington ? Revoir le top 5 des ambassades les plus budgétivores.

De sources diplomatiques, Guinéenews© a appris qu’à l’ambassade de Guinée à Libreville, Gabon, il n’y a qu’un seul chargé d’affaires et un financier avec un budget de 1 323 338 000 GNF en traitement et salaire et 4.369.148.000 GNF en fonctionnement. À l’ambassade de Guinée en Belgrade, Serbie (qui n’apporte rien à la Guinée) avec un chargé d’affaires et un financier (?), le traitement et salaire est de 626 003 000 GNF et 3 765 436 000 GNF en fonctionnement dans un pays où le coût de la vie semble être dérisoire. Allez-y savoir pourquoi ?

A l’ambassade de Tokyo, seuls l’ambassadeur et le financier y sont également présents. Les autres diplomates ont été rappelés à Conakry et n’ont jusqu’à présent pas été remplacés, apprend-on.

Le ministère du budget se défend…

Interrogé par Guinéenews© pour savoir pourquoi la disparité du budget dans certaines ambassades qui ne se justifie point au regard du coût de la vie dans ces pays, un cadre du ministère du budget, admet : “En principe, le budget se fait sur la base des priorités du président de la République. Et l’établissement du budget sectoriel doit être précédé par un débat de fond pour éviter la surenchère. Mais, compte tenu du fait que la Guinée courait derrière le programme du FMI (fonds monétaire international) et le temps pressait, le gouvernement a demandé aux ministères de faire leurs projets de budget respectifs et les soumettre à l’Assemblée nationale sans aucun débat préalable. C’est ainsi que la plupart des cadres techniques a reconduit le budget de l’année précédente (2016). C’est pourquoi, les chiffres que vous avez avancés nous ont échappés. Et ce n’est qu’en octobre 2016 que la Guinée a bouclé le programme avec les institutions de Breton Wood. Cependant, cette situation sera corrigée dans le budget de 2018. D’ailleurs, pour votre information, le cabinet du ministre du Budget Mohamed Lamine Doumbouya a commencé à travailler sur les projets de lettre de débat autour du budget de 2018 avant son adoption…”, se justifie-t-il.

L’inertie des députés de l’assemblée nationale…

“ En réalité, nous martèle un diplomate, pour accomplir leurs forfaitures, certains ministres belliqueux envoient des budgets colossaux d’une zone spéciale (qui est souvent élevé) au lieu de celui d’une zone A (des pays où la vie coûte chère), B (pays où le coût de la vie est moins élevé) et C (pays où le coût de la vie est relativement bas). C’est pourquoi, tous les ministres qui se sont succédé à la tête de la diplomatie guinéenne ces 20 dernières années ont reçu des enveloppes estimées à des centaines milliers de dollars américains à quelques exceptions près “, affirme-t-il sèchement.

“ Si vous avez remarqué, depuis plus de 13 ans environ, il n’y a pas eu d’inspection d’Etat dans nos missions diplomatiques à l’étranger pour s’assurer de la bonne utilisation des ressources que l’État met à leur disposition. Les ministres, aidés par des cadres corrompus à la présidence et aux AE bloquent carrément ces missions d’inspection, puisque c’est à contre-courant de leurs intérêts. Conséquence, l’inspection générale du ministère des Affaires étrangères dont la vocation est de contrôler les dépenses des ambassades est devenue une coquille vide, car elle manque de ressources financières pour faire correctement son travail….L’inspection ne se fait pas sous les manguiers du département mais plutôt sur le terrain (rires !)”, peste notre interlocuteur.

A l’assemblée nationale, un député reconnaît qu’aucun débat sérieux ne se fait autour du budget. “ Quand le budget arrive au Parlement, nous on s’intéresse aux volets dépenses et recettes. C’est tout ! Mais vous avez raison avec tous ces chiffres farfelus, nous allons y remédier au futur…”, affirme le député Baïdy Aribot.

“ L’UFDG, n’a pas voté le budget 2017. Vous connaissez les raisons. Mais je vous assure qu’il y a pire à l’assemblée nationale. Car quand un président d’une commission parlementaire demande le prix de carburant et autres avantages à un ministre, comment peut-il faire une analyse sérieuse du dossier que celui-ci lui soumet ? Dès lors, vous pouvez tirer votre propre conclusion…”, affirme le député uninominal de Gaoual, Ousmane G. Diallo.

Comme on le voit, c’est une mafia qui entoure la gestion des ressources de l’État. Pour se rendre compte de l’évidence de ce phénomène qui affecte la gouvernance en Guinée, il suffit de remonter la filière pour voir le copinage lié au système de nomination dans nos ambassades et dans toute l’administration publique guinéenne.

Dans nos prochaines éditions, nous reviendrons sur les contraintes et autres difficultés auxquelles sont confrontées nos ambassades et missions diplomatiques accréditées à l’étranger dans l’exercice de leurs fonctions. Nous aborderons également sur comment rationaliser les dépenses de l’État en suggérant purement et simplement la suppression de celles qui n’apportent rien à la Guinée…

À suivre…

Une enquête réalisée par Youssouf Boundou Sylla avec la collaboration d’Amadou Tham Camara, Mouctar Baldé et Boubacar Caba Bah pour Guinéenews©a

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