Dégradation de l’écosystème à Banankoro: le maire tire la sonnette d’alarme (Interview)

20 novembre 2017 9:09:50
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Située à 30km de la commune urbaine de Kérouané, Banankoro est l’une des zones minières du pays où l’exploitation industrielle et artisanale du diamant est une réalité depuis plus de 50 ans. Zone diamantifère par excellence où des milliers de carats de la pierre précieuse étaient échangés toutes les semaines contre les devises étrangères, Banankoro demeure toujours la cité du paradoxe. La dégradation poussée du couvert végétal est devenue préoccupante aujourd’hui. La rédaction locale de Guineenews à Kérouané vous propose à propos l’interview de Dr Mamoudou SANOH, le président de la délégation spéciale de cette commune rurale.

 Guineenews : Pour commencer, Dr Mamoudou SANOH, dites-nous l’année à laquelle l’exploitation du diamant  a débuté à Banankoro…

Mamoudou Sanoh: C’est depuis 1956 que l’exploitation artisanale du diamant a commencé suite à la chasse des Guinéens dans les mines en Sierra Leone. Le site de Famorodou, une des localités de Banankoro, a été découvert par les exploitants. Petit à petit, les autres localités se sont retrouvées dans la course. Quant à l’exploitation industrielle, elle a commencé en 1980 par la société Aredor SA. De 1980 à 1990, cette société a laissé des traces qui sont loin d’être soignées dans le cadre du développement local. Il faut noter entre autres la dégradation du couvert végétal, la destruction de la faune et de la flore, la propagation des maladies  comme le paludisme, les maladies diarrhéiques.  Après Aredor SA, il y a eu beaucoup de sociétés qui se sont succédé. Parmi elles, on peut citer : Aredor FCMC,  Batax Bouna Mining international. Aujourd’hui, deux sociétés évoluent sur le terrain : GUITER Mining et Tassilima.

                                                                                                                                          Guineenews : est-ce que le secteur de l’exploitation du diamant est réglementé  à Banankoro?    

Mamoudou Sanoh : avant qu’une société ne s’installe, il y a la consultation d’abord. Si la communauté accepte, il y a une convention qui est signée entre elle et la société en question. Une convention dans laquelle, la communauté donne ses besoins. Et c’est cette convention écrite qui est déposée au niveau du  CPD, le Conseil préfectoral de développement, pour un suivi. Du point de vue réglementation du diamant par rapport à l’or, on dit que le secteur du diamant est réglementé. Un hectare donné à une personne par an  est cautionné à 2.500.000gf. Conséquence : si on donne un hectare à une personne, celle-ci va détruire le couvert végétal sans le restaurer. Et il faut 15.000.000 FG pour la restauration d’un hectare. C’est une façon d’autoriser la destruction du couvert végétal. Les gens sont un peu partout et sont en train de gâter la faune et la flore.

 Guineenews : quel est l’impact des deux sociétés en activité sur le développement communautaire ? Comment sont orientées les redevances qu’elles paient ?

 Mamoudou Sanoh : elles viennent souvent au secours de la communauté dans le cadre du développement communautaire. Le reprofillage du tronçon Banankoro-Kissidougou, l’année dernière, en est une illustration. Elles participent également à la promotion de l’emploi local. Ces sociétés paient les redevances, qui ne sont pas pour restaurer la terre mais pour contribuer au développement local. En ce qui concerne la restauration des sites dégradés, on leur a demandé, ils nous ont dit qu’ils paient ça à l’Etat.

 Guineenews : vous dites que le fonds destiné à la restauration du couvert végétal est payé à l’Etat et non à la communauté. Quelles en sont les raisons ?  

Mamoudou Sanoh : je vous remercie pour cette question. Pour des raisons qu’on ignore, depuis 1956 jusqu’à présent, on n’a pas vu de sociétés ou des individus qui sont venus pour restaurer. Ils creusent les trous, ils prennent le diamant et ils s’en vont.  Banankoro est devenue une savane arborée. Ses deux fleuves, Bomboko et Baoulenny, sont  menacés. Et il faut mettre en tête que les richesses minières vont finir un jour.

  Guineenews : l’on constate qu’il y a des retenues d’eau partout. Cela n’est-il pas un facteur favorisant les maladies ? 

 Mamoudou Sanoh : moi-même je suis médecin de profession. Les retenues d’eau à Banankoro sont des milieux où l’anophèle se multiplie très vite et cela peut provoquer le paludisme et les maladies diarrhéiques. La population continue de souffrir des effets pervers de la destruction de l’environnement. On n’a plus de terres cultivables. En ce qui concerne d’eau de consommation, il y a moins de problèmes. Sur les 72 secteurs de Banankoro, il y a à peu près 26 qui n’ont pas de forage. Ce qui est dû  au difficile accès à ces localités. On est en train de se battre auprès du SNAPE pour que petit à petit ces villages aient des forages  pour diminuer la fréquence des maladies causées par l’exploitation minière.

 Guineenews : le couvert végétal est détruit, le diamant se fait rare par endroits. Qu’en est-il de l’agriculture ?

Mamoudou Sanoh : l’agriculture est menacée, l’élevage est menacé, l’environnement est menacé. Il y a des textes qui disent qu’il faut que les 5 départements suivent les processus. Comme le texte de la réglementation du diamant l’exige, il y a ce qu’on appelle la parcellisation. Il faut donc l’implication des ministères de l’Agriculture, de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation, de l’Elevage, des Mines et de la Géologie et de l’Environnement. Aujourd’hui, il y a un laisser-aller. La réglementation a beaucoup baissé. Le secteur informel n’est  pas contrôlé et cela crée l’anarchie. Chacun fait ce qu’il veut sans pénalités. Il faut que ces départements nous viennent en aide. Sans quoi, un jour, je crains le pire.

  Guineenews : Banankoro était une grande agglomération où des carats de diamant étaient échangés contre les devises étrangères. Aujourd’hui, la ville est dépeuplée. Dites-nous quelles sont les causes de ce dépeuplement?

Mamoudou Sanoh: quand tu prends aujourd’hui la ville de Faranah par rapport à Banankoro, on peut dire que Banankoro est en retard. Celui  qui ramasse le diamant s’en va. L’Etat n’a que les 3% du chiffre d’affaires. La communauté n’a rien. Pendant ce temps, nos routes sont devenues des nids d’éléphant. Vraiment, c’est un paradoxe.

Guineenews : est-ce que l’Etat a une idée du chiffre d’affaires des sociétés ? Cela a-t-il des retombées sur le quotidien de la population ?  

Mamoudou Sanoh : l’Etat est informé sur le chiffre d’affaires des sociétés. Il y a le BNE ici à Banankoro et il a une direction à Conakry. Donc, à chaque prise, la déclaration se fait directement. L’Etat connaît aussi les 3% de ce qu’il doit avoir par an sur les diamants retrouvés. C’est l’Etat qui gagne, la collectivité non. Nous souhaitons que dans les 3% qui reviennent à l’Etat, la commune de Banankoro ait un peu pour son développement. C’est un plaidoyer qu’on fait auprès de l’Etat. Même les 0,5% de leur chiffre d’affaires peuvent nous aider à investir dans certains domaines.

Guineenews : quelles sont les mesures envisagées par les autorités locales afin de pallier ce phénomène de dégradation du couvert végétal ?

Mamoudou Sanoh : la mesure préconisée pour limiter les dégâts, c’est la sensibilisation. Aujourd’hui en Guinée, tu ne verras pas un prisonnier qui te dira qu’il est en prison parce qu’il a coupé du bois ou qu’il a mis le feu à la brousse. Il n’y en a pas. En tout cas, on continue à sensibiliser mais s’il n’y a pas de pénalité, le résultat restera néant.

Propos recueillis par Mariama Mamadi Camara, correspondant de Guineenews à Kérouané