Décès de Kémo Kouyaté : la Guinée perd son plus grand ‘’One man show’’ (témoignages d’un admirateur )

20 juillet 2017 13:13:31
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De la trempe et de la fournée de Kémo Kouyaté en talent, en compétence et en dextérité comme one man show, en homme qui sait tout faire dans son domaine de prédilection, il n’y a pas plus de trois célèbres que la Guinée n’ait jamais produits.

Le premier est sportif, il s’appelle Morciré Sylla. Tout et où est le ballon, Morciré y était et pas pour faire de la figuration : footballeur, volleyeur, basketteur, handballeur. En football, le sport le plus populaire, il est incontestablement celui qui sait tout faire : avant-centre, demi défensif, arrière central et gardien de but en sélection nationale de Guinée. Marquer un but de la tête, il n’a pas eu encore son pareil. Un jour que Kindia avait battu Télimélé par 22-0, on n’avait pas pu compter le nombre de buts qu’ils avaient marqués. Gaoussou Diaby, le correspondant sportif de RFI, qui a été gardien de Télimélé, devrait nous donner des précisions sur le sujet, à moins Amadou Djouldé Diallo nous le dise…

Le second one man show est Kémo Kouyaté. Pour ceux qui ne l’ont pas connu, et même pour ceux qui l’ont connu et pratiqué, peuvent désigner sans risque son instrument de prédilection. Les instruments à cordes, c’est sûr, les instruments à vent, c’est peu, les instruments à percussion, encore peu et que dire du balafon et surtout du clavier, avec lequel il faisait, à lui tout seul avec un chanteur ou une chanteuse, tout un spectacle ?

C’est un homme fascinant par son calme, par son humilité et par son amabilité envers tout le monde. Quand on le rencontre en dehors des spectacles, il répondait à toutes les questions décentes sans détours. Je lui avais demandé, un jour, quel était son instrument de dextérité, il a souri et m’a dit qu’il n’a pas de compétence plus affirmée pour un instrument qu’un autre, qu’il les joue tous avec la même passion selon les nécessités de l’arrangement musicale et il était très appréciable arrangeur. J’ai posé la question aussi à Kélétigui Traoré : Quel était le solo de saxo qu’on peut estimer être son chef-d’œuvre. El maestro m’a répondu : « c’est  celui que toi, tu aimes ». Dépité, je lui avais dit que cela n’est pas une réponse. On a tergiversé un tantinet, Pathé Diallo s’était mêlé pour couper court : Toubaka ! Je répondis qu’à mon sens, le solo d’accompagnement de « N’na » avec Kandia était le plus sublime. Kélétigui avait fixé un long regard si profondément méditatif sous lui que j’avais cru qu’il avait eu un malaise. C’est l’entraîneur Pierre Bangoura qui conclut : on dirait que Moïse a vu juste…

Kémo Kouyaté, je l’ai suivi un peu partout, où il jouait et il jouait partout. A La Minière, à Matam, « chez Madame Camara » où, en compagnie de  Aminata Kamissoko, du jeune Lasso Doumbouya et du tapeur de tam-tam, Fodé. A eux quatre, ils attiraient des dizaines de fans.

A une occasion, Papa Kouyaté était en échauffourée avec le capitaine Puskas, de la police. J’ai pris Puskas à bras le corps pour l’empêcher de se ruer contre Papa. Je pouvais me le permettre, une longue histoire de football me lie à Puskas. L’attroupement commençait à faire foule. Puskas a porté sa main dans son dos, je m’interposai juste à ce moment et Papa a taillé à toutes jambes. Une fille s’était écriée : Papa bara a-bori ! Papa bara a-bori ! En me retournant, c’est le sac en raphia de Papa qui était dans le vent derrière une ombre qui disparaissait au tournant de la rue. Il avait des jambes, ce Papa Kouyaté. A chaque rencontre, il me rappelle l’histoire, lui-même.

Une autre de mes rencontres mémorables avec Kémo Kouyaté fut dans un coin qui jouxtait le dispensaire de Ratoma, en face du Transit, l’artiste avait manipulé son clavier pour lui faire sortir les sons si semblablement identiques à ceux d’une toumba qu’on eût dit Johny Pacheco en concert. Des applaudissements d’émerveillement s’élevèrent. Le maire de Kankan de l’époque, un certain Mamadi Bayo était à notre table et croyant que c’est le tapeur de tam-tam, Fodé, lui faisait émettre ces sons, il se leva et alla le gratifier de billets, à son retour, on lui a dit que c’est le clavier Kémo…

Ce jour, je lui avais posé une question insolite, presque tabou « et la Princesse ? », c’était l’appellation hypocoristique  de Aminata Kamissoko, son épouse, il avait souri gentiment et m’avait dit : Elle va venir… Peu de personnes avaient cette audace avec Kémo.

Les histoires de mes rencontres avec ce grand, il y en a des tas. C‘est un choc lourd  que l’annonce de sa disparition m’a fait. A mon avis, il était plus complet que Kélétigui, qui savait aussi tout faire avec tous les instruments de musique, mais comme one man show, seul Doura Barry peut lui approcher à la cheville. Il était du Syli-orchestre qui a décroché la médaille d’argent à Alger, du Quintet de Myriam Makeba, il était de l’orchestre des « intellectuels de la musique guinéenne », Balla et ses Balladins, en un mot, il a été partout où la musique guinéenne était à l’honneur. Les Guinéens savent-ils seulement ce qu’ils viennent de perdre ? Rien n’est moins sûr.

Dors en paix, cher frère et illustre ami, toi qui a su égayer tous tes contemporains. Mission accomplie, Kémo !

Moïse Sidibé