Chronique-fiction : causeries d’outre-tombe Conté – Eyadema au damier

13 juin 2017 4:04:11
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Votre quotidien électronique Guinéenews© continue à plonger ses lecteurs dans le thriller de la politique- fiction. Dans ce présent numéro, nous proposons des causeries d’outre-tombe entre deux « généraux-présidents », qui ont marqué l’histoire de leur pays respectif des décennies durant.
L’un, était un militaire et politique togolais. Né à Pya, il a régné 38 ans durant d’une main de fer. Il est mort en février 2005 à 10 mille Km au-dessus de la terre dans l’avion qui le transportait en France. Avant sa mort, il désigna le lieu où il sera inhumé, son cercueil et le costume qu’il souhaite porter.

L’autre est également un militaire et politique guinéen. Il a régné 26 durant sans partage à la tête de la Guinée. Il est mort en décembre 2008 à Conakry. Il fut inhumé dans son village natal dans le Bouramaya.

Au cours d’une rencontre à l’au-delà, ils ont fait ces causeries en jouant au damier pour parler de tout et de rien.

Lansana Conté : Comment vas-tu, mon général-président ? Tu es bien habillé, toujours avec tes lunettes noires ; plus jeune et jovial qu’auparavant. Je suis content de te revoir, tu m’avais manqué.

Gnassingbe Eyadema : Je vais très bien, mon frère d’armes, par la grâce du Seigneur. C’est réciproque, je suis content de te revoir et je te remercie du fond de mon cœur, pour tous tes compliments.

Lansana Conté : Je dis ce que je vois, je n’invente rien, tu as moins de cheveu blanc et de souci (rire).

Gnassingbe Eyadema : C’est que j’aime chez toi, c’est que tu ne sais pas tourner autour du pot. Tu dis ce que tu penses, que ça plaise ou pas. Quand je t’ai aperçu à distance tout à l’heure, j’ai deviné qui arrivait, sans pourtant, t’avoir reconnu.
Lansana Conté : comment ça, mon frère d’armes ? Les togolais ont raison hein, tu es un sorcier
Gnassingbe Eyadema : (Rire). Je t’ai reconnu à travers ta démarche et la cigarette que tu fumais en venant.

Lansana Conté : La démarche oui, mais la cigarette non. A ce que je sache, je ne suis pas le seul fumeur ici

Gnassingbe Eydema : As-tu oublié quand tu t’excusais autrefois pour sortir fumer au cours de nos sommets ?

Lansana Conté : Rire. tu plaisantes, mon frère, ça devait être quelqu’un d’autre, pas moi.
Gnassingbe Eyadema (rire) : je ne plaisante pas, c’est la vérité (rire)
Lansana Conté (rire) : tu m’accuses à tort. Tu le sais bien, quand vous faisiez vos sommets des chefs d’Etat là-bas, j’étais tranquillement au village, je me faisais souvent représenter.

Gnassingbe Eyadema : Rire. Le président-paysan, qui boudait nos sommets, même en saison sèche.

Lansana Conté : Pourquoi dis-tu même en saison sèche ?

Gnassingbe Eyadema : C’est parce que ton excuse me paraît sans fondement.

Lansana Conté : Comment ça sans fondement ?

Gnassingbe Eyadema : Tiens, comment peux-tu justifier ton absence au sommet de la CEDEAO d’Abuja pendant qu’on parlait du Libéria, sous prétexte que tu étais au champ pour labourer tes champs ?

Lansana Conté : est-ce que tu me vois, moi, Lansana Conté, président de la république de Guinée, partager la même table avec Charles Taylor du Liberia, un seigneur de guerre sans foi, ni loi ?

Gnassingbe Eyadema : hey, c’est moi, qui ai ouvert le sujet, je le referme encore. Jouons au damier. Pousse ton pion.

Lansana Conté : tu as intérêt. Ne me provoque pas, je n’ai même pas pris mon petit café, je cherche un trou pour te battre
Gnassingbe Eyadema : Tu me tues de rire, l’homme du 3 avril 1984

Lansana Conté : Laisse ces superlatifs à Louis Auguste Leroy, avec ses éditoriaux kilométriques. Une fois, j’étais avec les imams. Ils étaient allés jusqu’à dire que j’ai construit ma maison au paradis. Le journal satirique, Le Lynx, des vrais Kalabantés, a mis ça à sa une et ils m’ont fait des railleries.

Gnassingbé Eyadema : Les Guinéens c’est comme les Togolais, des vrais fabricateurs de dictateur.

Lansana Conté : Mais comme Jean de La Fontaine l’a écrit, un flatteur vit au dépens de celui qui l’écoute.

Gnassingbé Eyadema : De vrais caméléons à la solde du premier venu. Ils sont sans convictions, ni scrupules.

Lansana Conté : Ou ils sont au pouvoir ou ils sont avec le pouvoir, jamais dans l’opposition pour longtemps.

Gnassingbe Eyadema : Ils oublient que Dieu n’a pas créé le monde en un claquement de doigt.

Lansana Conté : Dis-moi, as-tu les nouvelles du Togo ?

Gnassingbé Eyadema : Ah ! les nouvelles qui me parviennent ici ne sont pas rassurantes. Le pays va mal.

Lansana Conté : Pourtant, c’est ton fils, qui est aux commandes depuis 2005 non ?

Gnassingbé Eyadema : Oui, c’est mon fils, Faure.

Lansana Conté : Désolé, mon frère. Là, ton Faure-là n’est pas fort (rire).

Gnassingbe Eyadema : Rire. Tu connais les enfants d’aujourd’hui. Trop sûrs d’eux, trop pressés. Pourtant, les orteils des jeunes doivent se poser exactement sur les traces laissées par les anciens, dit-on.

Lansana Conté : Bien dit, mon frère d’armes mais ils ne t’entendent pas de cette oreille

Gnassingbe Eyadema : Malheureusement, au lendemain de ma mort, au lieu d’assumer mon héritage, Faure s’est permis de déclarer tout de go : « Lui, c’était lui, moi c’est moi ». Il faisait allusion à moi.

Lansana Conté : C’est comme mon successeur en Guinée, qui a promis de prendre la Guinée là où Sékou Touré l’a laissé, qu’il a hérité d’un pays, pas d’un Etat. Pourtant, l’Etat, c’est la continuité.

Gnassingbe Eyadema : Ils sont tous pareils nos successeurs

Lansana Conté : Je pense qu’il n’est pas tard pour bien faire, nous pouvons à tout moment les ramener à la raison. Leur réussite, c’est avant tout, notre réussite. Leur échec, c’est notre échec, crois-moi.

Gnassingbe Eyadema : Qu’ils se débrouillent seuls, ils ont dit qu’ils peuvent non ? Qu’ils peuvent maintenant, comme le disent les ivoiriens. Dis-moi, pourquoi n’as-tu pas préparé au moins un de tes fils ?

Lansana Conté : Je voulais le faire, mais la Guinée n’est ni le Togo, ni le Gabon, encore moins la RDC.

Gnassingbe Eyadema : L’Afrique, c’est l’Afrique, détrompes-toi, tu pouvais l’imposer et il passait sans trembler

Lansana Conté : A un moment donné, sincèrement, je voulus le faire. Mais j’ai renoncé après recul.

Gnassingbe Eyadema : Mais pourquoi ? Quelle grosse erreur ?

Lansana Conté : Toi, avant de préparer l’arrivée de ton fils, tu avais balisé le terrain pour lui. Moi, mes enfants avaient affaire avec des loups. Les Alpha Condé, Jean Marie Doré, Bâ Mamadou, Siradiou Diallo. Si j’avais poussé mes enfants, c’était les mettre dans la gueule du loup.

Gnassingbé Eyadema : Ce n’est pas une raison suffisante, mon frère d’armes, il fallait essayer.

Lansana Conté : Mets-toi à ma place. Après mon décès, c’est un de mes enfants adoptifs, qui avait pris le pouvoir. Cependant, le petit, impulsif et naïf, a été emporté par un complot bien ficelé. Aujourd’hui, il est maintenu en exil forcé au Burkina. Son successeur se promène à l’étranger.

Gnassingbe Eyadema : Tu as raison, tu as bien fait de protéger ta famille face à ces gros caïmans.

Lansana Conté : Mieux, vers les six dernières années de mon règne, j’étais devenu malade. A l’époque, la guerre de succession était intense. Tous les jours, c’était les décrets et contre- décrets.

Gnassingbe Eyadema : Tes arrières-enfants vont revenir un jour au pouvoir.

Lansana Conté : Ce qui me fait rire aujourd’hui, c’est quand j’apprends que les guinéens me réclament à midi dans les rues munis de leur torche. Eux, qui me traitaient hier de dictateur. Regarde cette photo de l’ancien ministre Makanéra, il me cherche comme ça avec sa torche allumée.

Gnassingbé Eyadema : C’est le médecin après la mort. Mais à ta place, j’aurais répondu présent à son appel.

Lansana Conté : Mais pourquoi, Bon sang de bon Dieu ?

Gnassingbe Eyadema : Parce qu’ils se sont trompés de choix et ils veulent ton retour au pays.

Lansana Conté : Pour rien au monde, je n’irais en Guinée.

Gnassingbé Eyadema : ne fais pas le gros cœur.

Lansana Conté : Ma décision est prise.

Gnassingbe Eyadema : Sincèrement moi, je rêve de regagner le Togo. Le pays me manque.
Lansana Conté : Écris une lettre à Dieu pour qu’il te laisse aller au Togo

Gnassingbé Eyadema : Est-ce qu’il va accepter ma doléance ?

Lansana Conté : Pourquoi pas ? Il te demandera juste une garantie.

Gnassingbe Eyadema : D’accord, je le ferais mais dis-moi pourquoi ne veux-tu pas te retourner en Guinée ?

Lansana Conté : je leur avais proposé deux partis politiques, ils ne m’avaient pas écouté. Aujourd’hui, ils sont à 200 partis politiques agréés. J’avais dit aussi non aux radios privées. Aujourd’hui, quand tu ouvres les stations privées le matin, tu as l’impression que le pays est à feu et à sang.

Gnassingbe Eyadema : Je ne crois pas que ce soit la vraie raison.

Lansana Conté : Ne me crois-tu pas ? C’est quoi la principale raison alors ?

Gnassingbé Eyadema : Tu ne veux pas aller en Guinée parce que ton ancien opposant est aux commandes, lui que tu avais fait emprisonner (rire)

Lansana Conté : Rire. tu es vicieux, mon frère. Moi aussi, je sais à présent pourquoi, tu tiens tant à rentrer au pays.

Gnassingbé Eyadema : C’est quoi la raison, à ton avis ?

Lansana Conté : Tu as peur, que Sylvanus Olympio, le père de l’indépendance du Togo que tu as fait tuer, te demande des comptes ici. On s’est vu il y a trois mois de cela. Il a une dent contre toi.

Gnassingbe Eyadema : Je le sais, partout où il passe, il dit que je l’ai fait tuer pour prendre le pouvoir.

Lansana Conté : Qu’il attende le jugement dernier, c’est pour bientôt

Gnassingbe Eyadema : Justement, ce jour-là, il saura qui a fait quoi ?
Lansana Conté : sais-tu, qu’est-ce qui me vient en tête, quand je te revois ?
Gnassingbé Eyadema : sincèrement non, mais je suis curieux de le savoir
Lansana Conté : je pense au crash d’avion qui a failli t’emporter en 1974
Gnassingbé Eyadema : tu as une mémoire d’éléphant, je m’en rappelle comme si c’était aujourd’hui
Lansana Conté : tout le monde avait péri sauf toi, quel miracle de Dieu
Gnassingbe Eyadema : On partait à Pya ce jour-là. J’étais avec deux pilotes français et mon entourage

Lansana Conté : tu t’en étais sorti avec quelques égratignures seulement

Gnassingbé Eyadéma : tout à fait. Au Togo, l’accident fut traité sous un seul angle : attentat. A l’époque, le peuple togolais avait une totale admiration pour moi. Il me qualifiait de vaillant combattant.

Lansana Conté : je me rappelle également quand, en 1967, le soldat Bokobosso avait tiré sur toi à bout portant, alors qu’il était à zéro mètre. Malheureusement pour lui, il t’a manqué.

Gnassingbe Eyadema : c’est une légende montée de toutes pièces pour me faire passer comme un homme mystique

Lansana Conté : Tu es trop fort !

Gnassingbe Eyadema : Sais-tu ce à quoi je pense, quand je te revois aujourd’hui ?

Lansana Conté : Non, mais je suis curieux de le savoir

Gnassingbe Eyadema : Je pense au coup d’Etat de Diarra Traoré en juillet 1985

Lansana Conté : L’année-là, je m’apprêtais à aller à Lomé pour un sommet de la CEDEAO. Dans un premier temps, j’avais fait croire que je ne voyagerais pas. A la dernière minute, j’avais voyagé.

Gnassingbé Eyadema : Mais qu’est-ce qui s’était réellement passé ?

Lansana Conté : A 22h, Diarra Traoré et ses hommes débarquèrent à la radio nationale pour annoncer la destitution du gouvernement d’alors avant de me demander de rester là où j’étais.

Gnassingbe Eyadema : Ce qui m’a impressionné, c’est ton sang-froid durant toute la crise.

Lansana Conté : A Lomé, j’étais à l’Hôtel du 2-Février, j’occupais l’appartement 2901.

Gnassingbe Eyadema : J’avais demandé à l’armée d’assurer ta sécurité, tu avais dit non
Lansana Conté : c’est ça. Depuis Lomé, j’ai organisé la riposte. Ce qui m’avait aidé, ce que le discours des putschistes n’avait pas été relayé. On avait infiltré le mouvement. Les rebelles furent tous arrêtés.

Gnassingbe Eyadema : Après, il y a eu la mutinerie de février 1996 et les attaques rebelles en 2000.

Lansana Conté : J’ai subi tout ça, mon frère, malgré tout, j’ai tenu jusqu’au bout, jusqu’à mon dernier souffle.

Gnassingbe Eyadema : Ce n’est pas ta compagnie qui me déplaît mais je viens prendre mon médicament.

Lansana Conté : bon ! je vais rentrer pour m’allonger un peu avant l’heure du repas.

Gnassingbe Eyadema : Je viendrais très bientôt pour parler de la Guinée.

Lansana Conté : Tu es la bienvenue, mon frère d’armes.

Note de l’auteur : Seuls les personnages et les photos sont authentiques. L’entretien est une pure fiction, non une réalité et les propos n’engagent nullement leur auteur. Nous osons croire que les lecteurs comprendront notre inspiration et nous épargnerons de toutes poursuites.