Boubacar Yacine : «Je ne vis pas de ce que j’écris, mais j’ai la fierté d’écrire»

29 avril 2017 15:15:09
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Le choix de l’UNESCO de désigner cette année Conakry comme capitale mondiale du livre a réveillé en bien des Guinéens un brin de fierté. Un événement qui a inspiré le journaliste-écrivain Boubacar Yacine Diallo. Dans cette interview accordée à Guinéenews, il parle de l’esprit qui l’a animé à écrire un livre sur l’événement titré : «Je m’appelle Conakry ». Lisez !

Guinéenews : monsieur Boubacar Yacine Diallo, vous êtes journaliste-écrivain. Vous êtes à votre sixième livre qui vient de sortir, titré «Je m’appelle Conakry». D’où vient l’inspiration?

Boubacar Yacine Diallo : en réalité, j’étais en train d’écrire un livre qui s’est fait appeler «Rupture avortée ». Et entretemps, j’ai appris par voie de presse que Conakry avait été choisie pour devenir la capitale mondiale du livre en 2017. J’ai donc interrompu la rédaction du livre sur lequel j’étais. Je me suis dit qu’il fallait quand même attirer l’attention sur ce choix. Donc, la première motivation, c’était une manière pour moi d’encourager cette initiative, heureusement, qui s’est concrétisée aujourd’hui. Et lorsque je suis allé au fond des archives, je me suis rendu compte qu’à bien des égards, l’histoire de Conakry n’était pas encore écrite. Je me suis dit donc qu’il fallait rapporter des récits, des mémoires et des souvenirs qui ont été, en réalité, laissés en grande partie par les colonisateurs, par des hommes d’Eglise et par les premiers historiens qui se sont penchés sur cette histoire. Mais malheureusement, il y a beaucoup plus d’anecdotes, de récits qu’une histoire réellement écrite, notamment ce qui concerne, par exemple, le nom de Conakry lui-même.

Guinéenews : et comment êtes-vous parvenu à rassembler tout cela ?

Boubacar Yacine Diallo : Bien sûr, je suis allé dans les archives ici et à l’étranger. Je me suis rendu compte que les principaux témoignages qui sont passés par la voie de l’oralité, avaient été consignés par Monseigneur LeRouge, c’était un archevêque de Conakry en 1927. La plupart des récits de l’époque, il les avait consignés sur des feuilles. Et les historiens et tous ceux qui ont écrit sur Conakry ont repris généralement les récits que Monseigneur LeRouge avait pu recueillir ou en tout cas avait pu mentionner. Ensuite, j’ai retrouvé un livre de Claude Rivière qui s’appelle « Toponymie de Conakry et de Kaloum ». Ce livre a été publié en 1966, il était revenu sur les noms des quartiers de Conakry, entre autres. Mais par la suite, j’ai trouvé aussi quelques articles de certains Guinéens. Voilà autant d’archives qui m’ont aidé à rapporter. En fait, j’ai choisi cette formule parce que je me suis dit comme ce sont des récits, des mémoires et des souvenirs, il fallait les mettre dans la bouche de Conakry. C’est pourquoi j’ai pris le titre « Je m’appelle Conakry ». L’auteur du livre c’est Conakry. Je me suis glissé dans sa peau, je lui ai donné une âme et je lui ai donné une bouche. La spécificité du livre, c’est que l’auteur a donné une âme à une chose et lui a donné une bouche. Et maintenant Conakry s’est exprimé. Il y a les souvenirs de Conakry, mais il y a aussi les souvenirs que les explorateurs, les colonisateurs et les hommes d’Eglise ont laissés sur Conakry.

Guinéenews : pouvez-vous nous présenter le livre lui-même ?

Boubacar Yacine Diallo : le livre a deux champs. Le premier champ, ce sont des récits et des mémoires qui ont été rapportés sur la constitution même de Conakry, du point de vue géographique, mais également des récits sur son nom. Ensuite, une partie qui est historique. Là, ce sont les dates précises, c’est-à-dire à quel moment Conakry a été choisie pour devenir la capitale des Rivières du Sud, à quel moment Conakry est devenue la capitale de la colonie de la Guinée française. Ça, ce sont des histoires vraies qui sont écrites. Le deuxième champ porte le témoignage d’une belge qui, dans les années 60, était venue enseigner à Conakry lorsque les enseignants français étaient partis après l’indépendance. Elle a vécu ici de 1963 en 1967. Et comme je l’ai rencontrée en Belgique, il y a un moment, je lui ai demandé de raconter ses souvenirs de Conakry. Donc, le deuxième champ du livre ce sont les souvenirs de cette dame qui s’appelle Sylviane, maintenant qui est âgée. Dans le livre, vous verrez sa photo qui a été prise en 1965 en tant que jeune enseignante. Maintenant, elle a pris de l’âge. D’ailleurs, le jour de la dédicace, elle est intervenue en direct pour échanger avec ceux qui étaient dans la salle sur ses souvenirs. Voilà au total, le livre. Mais je précise qu’en fait, c’est une première édition et j’envisage d’écrire avec le concours de tous ceux qui peuvent avoir de la documentation et des photographies sur une nouvelle édition qui pourrait être publiée en avril 2018 lorsque Conakry va rendre la clé à la ville suivante. On pourrait rendre ainsi la clé à un livre qui s’appelle Conakry.

Guinéenews : vous êtes l’un des plus grands journalistes de ce pays aujourd’hui, écrivain. Comment vous parvenez à concilier les deux ?

Boubacar Yacine Diallo : je pense qu’il est plus difficile pour l’écrivain de devenir journaliste et plus facile pour le journaliste de devenir écrivain. Mais sous réserve que le journaliste ait suffisamment de temps pour ses articles et tout ce qu’il a collecté, qui ne concerne pas ses articles, pour des livres. Vous verrez en ce moment dans les pays comme en France, aux Etats-Unis et un peu partout, lorsque les journalistes vont sur des terrains où il y a des événements majeurs, non seulement ils font les comptes-rendus quotidiens à leur rédaction, mais au bout de trois semaines, ils publient un livre sur le sujet. Donc, on peut bien se demander si quelque temps après, tous les journalistes, en tout cas la plupart des journalistes ne seraient pas des écrivains. Parce que j’en connais maintenant en France qui ont déjà plus de 15 livres. C’est-à-dire sur chaque sujet qu’ils traitent, ils font de l’actualité, mais après, ils en font un livre et des livres qui se publient au bout d’un mois ou deux mois. Donc, à mon avis, le journaliste peut glisser facilement vers l’écriture. D’abord, c’est son métier d’écrire. Ensuite le reflexe du journaliste. En fait j’ai réagi à l’actualité pour écrire ce livre. Parce que l’événement Conakry, capitale mondiale du livre est un sujet lié à l’actualité au moment de l’annonce. Et moi, j’ai réagi tout de suite comme journaliste et je me suis dit pourquoi ne pas ajouter un grain de sel  à cet événement pour lui donner une meilleure couleur en écrivant un petit livre qui pourrait permettre à ceux qui viennent et à ceux qui vivent ici de connaitre l’histoire de Conakry. On m’a posé des questions, mais c’est maintenant qu’on sait ce que c’est que Conakry, comment Conakry était habité, qu’est-ce que c’était Tombo, Boulbinet. Alors que ce sont des gens qui vivent à Tombo. Quand ils étaient à la dédicace, quand ils  m’ont dit cela j’étais vraiment surpris. Cela veut dire que les historiens doivent faire assez pour écrire de manière définitive cette histoire, pour qu’ils choisissent la version la plus vraisemblable au moins. Et pour que celle-ci soit la version officielle en attendant peut-être que d’autres arrivent, mais je ne vois pas qui, en tout cas, je sais compter sur le talent des historiens guinéens que je connais, qui m’ont enseigné. Il suffit de leur donner un peu de moyen pour qu’ils écrivent l’histoire de Conakry de la manière la plus professionnelle, parce qu’ils sont déjà suffisamment outillés.

Guinéenews : Conakry est choisie cette année comme capitale mondiale du livre. En tant qu’écrivain, à votre avis, quel profit la Guinée peut-elle tirer de cet événement ?

Boubacar Yacine Diallo : le premier profit, c’est déjà l’image à l’international. On a vu toutes les personnalités qui ont défilé ici et tout le battage médiatique à l’international qu’il y a eu. Donc de ce point de vue, c’est déjà un plus pour la Guinée. Il est vrai, malheureusement, la Guinée fait partie des pays où le livre coûte plus cher, en tout cas où le citoyen n’a pas les moyens pour s’acquérir un livre. Je suis heureux qu’on nous parle de plus en plus de bibliothèques et de lieux de lecture où les gens pourraient accéder facilement au livre. Parce que si nos compatriotes doivent acheter les livres tels que les pris sont mentionnés sur les couvertures, ce n’est pas possible. Voyez ce livre qui a moins de 100 pages qui coûte 11 Euros. Ça vous fait 110 000 francs guinéens. Si vous prenez «La Guinée, un demi siècle de politique » qui coûte aux alentours de 30 Euros, ça fait 300 000 Francs Guinéens. Donc, je pense que ça c’est déjà un premier gain. Le deuxième gain, c’est que le gouvernement, lui-même, a pris conscience de la nécessité d’aider les Guinéens à accéder au livre, d’aider les étudiants et les élèves à accéder au livre. Je crois que c’est une deuxième chance et c’est également un deuxième résultat de l’événement Conakry, capitale mondiale du livre. La troisième chose à mon niveau, c’est que ce choix a réveillé en chacun de nous un brin de fierté. Et chacun devrait maintenant s’y mettre pour, à la fois, faire de Conakry, la capitale mondiale du livre, la capitale mondiale de la salubrité et la capitale mondiale de la sécurité.

Guinéenews : quelles ont été les difficultés que vous avez rencontrées en écrivant ce livre ?

Boubacar Yacine Diallo : les premières difficultés sont liées naturellement aux archives. Heureusement que maintenant Internet nous permet d’accéder à un certain nombre de données. Sinon, par exemple, le livre de Claude Rivière, vous ne pouvez pas le trouver maintenant en version papier ici. Monseigneur LeRouge, ce qu’il a dit aussi, tout ça c’est une difficulté. Mais, je pense qu’on peut la surmonter si on se donne le temps de la recherche, les moyens de rechercher et qu’on ait le courage et la volonté d’écrire. Je pense qu’il faut d’abord avoir la volonté, le courage et après, on se donne les moyens de pouvoir accéder à une foule d’informations. En tout cas, je voudrais profiter de votre Site pour lancer un appel à tous les détenteurs d’informations sur Conakry qu’ils ont accumulées auprès de leurs parents, de leurs arrières grands parents que nous pouvons toujours les mettre ensemble, mettre nos efforts ensemble pour bâtir une œuvre qui va s’appeler « Je m’appelle Conakry » et dont nous serions tous les auteurs. Comme je le disais au début, lorsque Conakry remettra la clé à la ville suivante que nous puissions aussi remettre ce livre « Je m’appelle Conakry ». Comme ça la clé est partie, le livre restera dans les annales de l’UNESCO. Mais, je souhaite ardemment que le gouvernement fasse plus d’efforts pour permettre aux chercheurs, aux historiens d’écrire cette tranche de notre histoire de manière définitive et permettre aussi aux élèves, aux étudiants et à l’ensemble des citoyens de pouvoir accéder à ces livres, d’abord en les subventionnant, mais en faisant aussi assurer leur traduction dans nos langues nationales. Parce que si les livres étaient traduits dans la langue nationale, il y a plus de gens qui puissent accéder à ces livres que si nous n’étions que dans la version française.

Guinéenews : l’écrivain guinéen vit-il de ses œuvres ?

Boubacar Yacine Diallo : les écrivains guinéens ressemblent aux artistes guinéens. Vous avez deux choix : ou vous sortez le livre au compte d’auteur, c’est-à-dire c’est vous qui payez tous les frais alors dans ces conditions, on fait le livre, on vous le donne, vous ne savez pas comment le vendre, ou alors vous le publiez à compte d’éditeur, mais là, il y a des conditions, il faut que l’éditeur se rende compte que le livre est bon et qu’il peut être vendu. Dans ces conditions, il publie le livre et il y a des conditions très strictes. En tout cas, en ce qui me concerne, je ne vis pas de ce que j’écris, mais j’ai la fierté d’écrire.

Guinéenews : avez-vous un message pour les jeunes journalistes qui détiennent des informations, mais qui n’écrivent pas ?

Boubacar Yacine Diallo : voilà, je pense qu’il y a déjà beaucoup de jeunes journalistes qui s’essayent à l’écriture. Je pense que tous les autres doivent emboîter le pas. L’avantage du journaliste, c’est qu’il vit l’actualité et il a la possibilité de témoigner au présent. Lorsque vous témoignez au présent, vous préservez l’intégrité des dates. Parce que j’ai remarqué, en écrivant le livre sur Yacine Diallo que même sur la date de sa mort, il y avait deux versions. Et c’est lorsque j’ai retrouvé la photo de sa dépouille que sur cette photo, la date de l’enterrement était mentionnée. Et il est mort, le même jour, il a été enterré. Là, la question a été réglée. Lorsque j’ai écrit « Guinée d’un régime à l’autre », là-dans je raconte par exemple le passage d’un régime à un autre. L’avantage d’écrire au présent, c’est ce que ce jour où il y a eu la tentative de push de Diarra, j’étais à la cité des Nations et j’ai vu une Mercédès qui rentrait au Palais des Nations. J’avais écrit que les gens pensaient que c’est Diarra qui était venu pour prendre le pouvoir. Et les gens de Boulbounet sont venus presque remplir le Palais. Lorsque j’ai publié le livre, le Commandant Mangata qui était le Secrétaire général de la Présidence, m’a appelé pour dire, mon fils tu as raison, cette Mercedes était rentrée, mais c’est moi qui étais là-dans. Donc, voyez l’intérêt de témoigner au présent ce que les gens vivent encore. S’il y a des erreurs, ils peuvent les corriger. S’il y a défaut d’information, ils peuvent compléter et le journaliste est le mieux placé pour écrire maintenant et témoigner au présent. J’exhorte et les anciens journalistes, qui ont beaucoup d’informations, et les nouveaux qui ont très peu, mais qui sont mieux outillés aussi pour rechercher, de pouvoir écrire au présent. Maintenant un livre, on vous conseille de ne pas dépasser 100 pages, parce qu’il faut que le lecteur puisse le lire rapidement et qu’il coûte moins cher. Donc, les éditeurs conseillent maintenant d’écrire de plus en plus mince, mais concis et précis pour qu’il y ait énormément d’informations dans un livre qui n’a pas assez de pages, comme ça le lecteur est encouragé à le lire facilement et à pouvoir aussi l’acheter. Qu’ils ne disent pas qu’ils ont besoin de gros volume, non ! Le livre ce n’est pas le volume, c’est son contenu. Si vous voyez « L’épopée du mandingue » du Pr Djibril Tamsir Niang, vous pensez qu’il est petit, mais quand vous l’ouvrez, c’est une mine d’informations. Voilà un model de livre qu’il faut maintenant écrire.

Interview réalisée par Guilana Fidel Mômou

  • diallo mamadou alpha

    merci bcp

    mr boubacar yacine diallo . je me rappel de vos emissions . lécole guinéenne le tendem yacine mamadi conde marcel sow . votre commentaire intitulé radio trottoire au temps du general conté paix a son ame amen .