Boubacar Bah : pourquoi j’ai écrit ‘’Guinée au temps de la Révolution, la misère d’un peuple’’ (Interview)

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Après des études primaires et secondaires à Conakry, Boubacar Bah a fait son entrée à la faculté des sciences administratives et juridiques de Bellevue où il obtient un diplôme en Comptabilité et Gestion. Avant d’exercer dans plusieurs sociétés de la place et aussi dans un cabinet d’avocat pendant six (6) ans. Finalement, il décidera de se consacrer à la société civile à travers l’ONG Guinée Initiative pour le Développement (GUID), dont il coordonne les activités à Conakry et surtout en milieu rural où ils interviennent dans plusieurs domaines: environnement, santé, éducation…

‘’Guinée au temps de la Révolution, la misère d’un peuple’’ est son premier essai littéraire dans lequel, il nous fait revivre les moments passés sous le régime de Sékou Touré, premier président de la Guinée indépendante. De quoi parle-t-il ? Quels sont les thèmes abordés ? Sékou Touré aurait-il marqué son passage par plus de bonnes actions ou non en faveur du peuple ? L’auteur Boubacar Bah nous en dit plus en détails dans cette interview accordée à votre quotidien en ligne, Guineenews.

Guinéenews : Pourquoi la misère d’un peuple ?

Boubacar Bah : La misère d’un peuple, parce que, vous savez, il y a eu beaucoup d’ouvrages qui ont été consacrés à l’histoire récente de la Guinée. Donc, la première république, on s’est beaucoup plus penché sur les élites. Ce qui est arrivé aux élites, ce que les gens ont estimé qu’ils ont connu des exactions, mais, il y avait la population aussi qui était à côté, dont on n’a pas trop parlé. Or, la population a vécu vraiment dans des difficultés énormes  à l’époque. C’est pour cela que je me suis dit qu’il est nécessaire de parler de la population.

Guinéenews : Et quel est le message que vous avez voulu porter à ce niveau ?

Boubacar Bah : Les gens de 45 ans et moins n’ont pas connu l’histoire de la Guinée. Et ils ne l’ont connu qu’à travers les derniers ouvrages justement concernés aujourd’hui. Donc ce que je voulais, c’est de m’adresser plutôt à la jeunesse, pour lui faire revivre au moins ce passé concernant la population.

Guinéenews : Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce roman ?

Boubacar Bah : J’ai constaté d’abord qu’ils ignorent cette portion de l’histoire, mais en plus il y a une tentative de réhabilitation de l’ancien régime qui fait que nous qui avions vécu à l’époque, nous sentons que l’histoire va être tronquée. Il faut donc redresser la barre, restituer les faits tels qu’ils sont.

Guinéenews : Vous parlez de la misère de la population guinéenne au temps de la Révolution. Mais quand on rencontre certains, ils nous disent que vraiment en ce temps les Guinéens vivaient bien parce que le panier de la ménagère était abordable, les prix étaient uniformes de Conakry jusqu’à N’Nzérékoré. Pouvez-vous nous dire à quelle misère vous faites référence dans votre ouvrage ?  

Boubacar Bah : Si vous voulez, au temps de la Révolution, c’était le collectivisme, puisqu’on était dans le contexte de la Guerre froide. Et la Guinée était alignée derrière le Bloc communiste. Comme c’était le collectivisme, on a interdit le commerce privé, on a estimé que le commerce privé fut l’exploitation de l’homme par l’homme. Donc, on a fait la promotion de l’Etat. Et c’est l’Etat qui faisait le commerce. Il y avait des magasins d’Etat qui avaient le monopole de la distribution des marchandises. Or, l’Etat avait des moyens faibles, comme tous les pays africains. Donc, ce que l’Etat importait, c’était peu. Et ne pouvaient y avoir accès que les privilégiés du régime. Autrement dit, il fallait avoir le bon d’achat. C’était le sésame qu’il fallait avoir à l’époque pour pouvoir accéder aux marchandises. Cela a créé des inégalités. Donc, vous aviez une classe sociale privilégiée en haut, qui avait accès à ces bons, qu’elle revendait aux commerçants. Ces derniers, à leur tour, les replaçaient dans les marchés à des prix prohibitifs. En conclusion, c’est le peuple à la base qui était frappé par ces prix. Voilà un peu l’une des misères.

L’autre misère est que les populations rurales qui composent 80 pour cent de la population totale, on leur imposait un impôt en nature. Or ces populations travaillaient avec des instruments archaïques sur de faibles surfaces ne favorisant qu’une production minime dans laquelle l’Etat ponctionnait une partie en guise d’impôt. Cela pesait très lourd dans les charges des familles et cela créait également l’exode rural. Tout cela dans un contexte de restrictions de liberté, de fermeture de frontières et de propagande énorme sur des thèmes communistes et révolutionnaires.

Guinéenews : Quels sont les thèmes abordés dans cette publication ?

Boubacar Bah : Le thème principal ici, c’est la description de la souffrance de la population. J’ai un peu parlé des complots en survol, de comment est-ce que l’armée a été neutralisée et encadrée. Ce livre parle également du sport qui était vraiment promu en ce temps ainsi que les arts et participaient au rayonnement de la Guinée et de son leader à l’époque. Il y a aussi les difficultés liées aux années 1975 où face à l’interdiction du commerce, il y avait beaucoup de pénurie à l’époque et les menuisiers de Conakry avaient créé des chaussures qu’on appelait ‘’En attendant’’ parce qu’il n’y avait pas de chaussures. Il n’y avait même pas de marchés. C’était des chaussures en bois qu’on peut appeler des galoches et on les a appelées ‘’En attendant l’arrivée du bateau’’. Pourquoi ? Parce que l’Etat, compte tenu des difficultés, avait promis l’arrivée d’un bateau en abondance qui allait inonder la Guinée. Les gens ont attendu pendant longtemps et ce bateau n’est jamais arrivé. Bien sûr, comme ça ne coûtait rien, tous les jeunes s’étaient emparés de ces chaussures qui sont devenues populaires et en même temps, les jeunes se servaient de cela pour moquer le régime. Il y avait une répression sur ceux qui portaient ces chaussures. On assistait souvent à des courses-poursuites dans les quartiers. Ces gens se faisaient arrêter.

Guinéenews : Vous parlez de la période de la Révolution en Guinée. Donc, le livre parle-t-il de toute l’époque du premier régime de Sékou Touré ?

Boubacar Bah : Oui. Effectivement.

Guinéenews : Et cela vous a pris combien de temps ?

Boubacar Bah : Il faut compter six (6) mois environ.

Guinéenews : Vous avez eu à faire des consultations extérieures pour relater cette époque, une trentaine d’années après ?

Boubacar Bah : En réalité, je n’ai pas consulté. Pourquoi ? Parce que j’ai vécu toute cette période en Guinée. J’ai été témoin de tout ce qui s’est passé à cette époque. J’ai passé toute ma scolarité ici en Guinée.

Guinéenews : Puisque ce livre parle assez de la souffrance des Guinéens à cette époque, quelles sont les dénonciations que vous faites dans votre bouquin ?

Boubacar Bah : J’ai parlé du problème de l’éducation. Il y a eu l’enseignement de masse qui a été prôné et qui est venu remplacer l’enseignement d’élite. Ce qui a fait qu’il y a eu le nivellement par le bas. Le niveau des élèves a baissé de façon drastique et jusque-là d’ailleurs, ça se ressent. Cela a été, si vous voulez, la partie la plus difficile. Cela a beaucoup joué sur l’éducation en Guinée.

Guinéenews : Après toute cette description de souffrance dans laquelle vivait le peuple, aviez-vous apporté des recommandations dans votre ouvrage ?

Boubacar Bah : Non, parce que ce n’est pas un ouvrage d’analyse mais plutôt il restitue les faits. C’est un devoir de mémoire, un témoignage. J’espère apporter dans un second tour, une autre analyse avec des solutions ou recommandations.

Guinéenews : Est-ce votre premier essai dans le monde littéraire ?

Boubacar Bah : C’est mon premier ouvrage. Il est édité en ligne sur www.amazone.fr et  www.amazone.com. Pour le moment, la version papier n’est pas disponible en Guinée.

Propos recueillis par Mame Diallo pour Guinéenews